Liban: Une histoire d’espionnage qui alimente la propagande anti-France


Publié dans le numéro 20 de la LettreM.

Le 24 février, le quotidien libanais al-Akhbar, affichait, comme un trophée, la photo de « l’espionne » israélienne soupçonnée d’avoir tissé un réseau de contacts compromettants à Paris : à Matignon, au Quai d’Orsay, à la Défense et à l’Intérieur. Le journal, proche de « l’axe de la résistance », et qui est aussitôt relayé par al-Manar, la chaîne du Hezbollah, et par divers médias altermondialistes, rebondit sur les révélations du Canard Enchaîné (et d’Intelligence Online), et pousse plus loin ses investigations. Il se procure donc, auprès de contacts français affirme-t-il, le nom et la photo de l’agente franco-israélienne.

Al-Akhbar a des comptes à régler avec la France, et peut-être aussi avec l’ancien Ambassadeur français à Beyrouth Emmanuel Bonne, promu au poste de directeur de cabinet du Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, et dont le nom figure sur la liste des contacts « séduits » par l’agente du Mossad (figure aussi le nom d’un autre Ambassadeur, Patrick Maisonnave, en poste en Israël de septembre 2013 à septembre 2016).

Le journal a toujours une cause anti-française à défendre, et ne manque pas une occasion pour dénigrer la France et ses politiques et actions au Moyen-Orient. A moins d’avoir reçu des instructions contraires, al-Akhbar entretient en permanence une ligne anti-française, et le journal ne pouvait laisser passer cette nouvelle occasion, que lui offraient Israéliens et Français, pour dénoncer ces affinités pro-israéliennes au sein du pouvoir français.

Pourtant, dans les faits, il s’agit d’une affaire d’espionnage « classique », pour laquelle la justice française n’aurait même pas donné son aval à des poursuites. Pour al-Akhbar, et l’état d’esprit qu’il représente, c’est une nouvelle occasion pour tenter de discréditer la France, ses hauts fonctionnaires, ses services, sa diplomatie.

Emmanuel Bonne était apprécié lorsqu’il occupait la Résidence des Pins à Beyrouth, et les Libanais s’étaient félicités de sa nomination comme dircab de Jean-Yves Le Drian avec l’espoir de le voir relayer leurs idées au Quai d’Orsay et à l’Elysée. Il n’a certes pas entendu les appels à la libération du militant Georges Ibrahim Abdallah lorsque les sympathisants de cette cause devenue anti-française se mobilisaient devant l’Ambassade de France. Il est certes resté proche du camp du 14 Mars, et du courant politique du Premier ministre libanais Saad Hariri, respectant les grandes lignes de la politique française. Parfois, il a également défendu une politique française opposée aux intérêts de l’axe irano-syro-hezbollahi en Syrie. Pourtant, ce diplomate, fin-connaisseur du Liban et de la région, parlait à toutes les parties libanaises, y compris le Hezbollah, et respectait, sur l’ensemble des dossiers mentionnés précédemment, les consignes et les orientations générales de sa hiérarchie.

Pour al-Akhbar, et le camp qu’il représente, discréditer un ancien Ambassadeur de France au Liban, donné comme influent au Quai d’Orsay sur les dossiers libanais et du Moyen-Orient, servira toujours, d’une manière ou d’une autre, à alimenter la rhétorique anti-française.

Les raccourcis sont vite faits : le gouvernement français protège Israël en empêchant la judiciarisation de cette affaire d’espionnage, alors que la justice est mise à contribution pour accentuer la pression sur le camp anti-israélien (comme c’est le cas pour l’affaire Georges Ibrahim Abdallah). Et, en revenant sur d’autres affaires d’espionnage entre la France et Israël, les médias proches de l’axe de la résistance, qui exploitent des informations rapportées par de rares médias parisiens et israéliens, cherchent à donner une certaine profondeur historique à ce supposé noyautage des milieux décisionnaires français par les services de l’allié israélien…

Cette affaire est pourtant classique comme nous le disions précédemment, voire même banale dans le contexte actuel. Elle aurait pu intéresser al-Akhbar sous un angle policier ou même mondain. Mais il s’agit d’Israël et de la France. Il s’agit aussi de personnalités françaises ayant pu avoir de l’influence sur des dossiers concernant Israël et le camp opposé. Il s’agit surtout d’une opportunité à saisir pour un média engagé et qui sait rebondir sur de telles affaires, peu valorisantes pour l’image de la France, pour discréditer toute action française (passée ou à venir) qui irait dans le sens contraire aux intérêts du camp pro-iranien au Liban.

Cette affaire a éclaté en France, alors que très peu de médias parisiens en ont fait l’écho. Elle est abordée, non sans cynisme, par des médias israéliens, ravis de toujours entretenir le mythe d’un Mossad efficient et créatif… L’intérêt qu’elle suscite à Beyrouth, dans le seul camp pro-iranien, suppose que, de plus en plus, la France, ses politiques et ses actions au Moyen-Orient, sont perçues sous l’angle « israélien » ou « israélo-iranien ». Avec leur formatage intellectuel, les lecteurs d’al-Akhbar et les téléspectateurs d’al-Manar, semblent bien seuls à accorder un tel intérêt à ce qui ressemble en fait à un simple fait divers finalement…