Islam politique : une reconfiguration des forces

Par Fadi Assaf. Publié le 10 Février 2006.

Doit-on établir un lien entre les manifestations islamistes qui ont secoué le Liban le 5 février 2006 et la montée de l’islamisme militant en Egypte, en Palestine, en Irak et en Syrie ? L’affaire des caricatures scandinaves de Mahomet serait-elle une occasion de plus pour les mouvements islamistes pour marquer leur territoire et asseoir leur légitimité acquise par les urnes (Frères Musulmans en Egypte, Hamas en Palestine, divers mouvements salafistes à travers le monde arabe) ou par le djihad (en Irak notamment) ?

Au Liban, la société n’échappe pas à l’influence grandissante des Islamistes que l’occupation syrienne pouvait contenir et surtout manipuler. Certes, il y a le Hezbollah, mouvement satellisé par l’Iran révolutionnaire qui entretient le militantisme de la communauté chiite libanaise, alliée à la minorité chiite alaouite au pouvoir en Syrie. Mais, c’est maintenant le militantisme salafiste et wahhabite qui se déclare ouvertement au Liban d’où serait parti au moins un des kamikazes du 11 Septembre 2001 et d’où partent des dizaines de djihadistes vers l’Irak. La manifestation du 6 février 2006 était conduite par des oulémas issus des zones à forte connotation islamiste, notamment de Déniyé au nord du Liban fief des mouvements responsables, la veille du 11 Septembre 2001, d’attaques sanglantes à caractère confessionnel contre l’Armée libanaise. Les forces de sécurité, contrôlées par la majorité parlementaire du groupe Hariri, n’ont pas pu éviter ce qu’on tient à qualifier pudiquement de dérapages dont ont été victimes les habitants de la zone chrétienne de Beyrouth dans leurs intérêts et leurs lieux de culte. Ce sont cette fois les victimes qui se sont défendues, en évitant l’affrontement. Ces évènements nous obligent à nous interroger sur l’incapacité des dirigeants musulmans dont la légitimité demeure imparfaite (ne serait-ce qu’à cause des imperfections de la loi électorale qui leur a permis de constituer une majorité parlementaire), à gouverner des masses islamisées et perméables à toutes sortes de provocations extérieures. Le scénario libanais paraît des plus classiques. Il est proche du scénario égyptien pour se limiter à cet exemple, avec un pouvoir pour le moins contestable et une progression lente mais sûre des Frères musulmans. Le pouvoir égyptien est appuyé par les Etats-Unis qui n’appuient pas moins une démocratie favorable à la rue islamisée. Cela devrait-il leur permettre d’éviter un scénario à la saoudienne, où la contestation du pouvoir familial pro-américain illégitime a conduit à l’émergence d’al-Qaëda ? Rien n’est moins sûr.

En tout cas, l’arrivée au pouvoir dans le monde arabo-musulman, par les voies démocratiques, d’idéologies radicales ne semble pas effrayer particulièrement les Etats-Unis et la communauté internationale. On n’exclut pas d’ailleurs à Washington de traiter directement avec les mouvements islamistes les plus radicaux et qui seront portés au pouvoir par les voies démocratiques. Même le Hamas pourrait devenir un interlocuteur politique de Washington. On est loin du scénario algérien où l’arrivée du FIS par les mêmes voies démocratiques avaient débouché sur un coup d’Etat vite légitimé par la communauté internationale. Le renversement du pouvoir arabe laïc de Saddam Hussein, aussi peu fréquentable fût-il, aurait surtout permis la libération des idéologies islamistes en Irak. Cela risque-t-il de se reproduire en Syrie où les Frères musulmans, seul mouvement d’opposition organisé, sont à l’affût ? Pour les minorités religieuses au Moyen-Orient, le risque est évident puisque l’islamisation des sociétés arabes constitue en elle-même une menace pour leurs libertés. L’histoire récente et ancienne le montre bien. Mais les sociétés occidentales, ouvertes aux influences islamisantes, encourent elles aussi d’importants risques dans la situation actuelle, surtout qu’elles doivent apprendre à cohabiter avec des idéologies fondamentalistes dont la stratégie de pensée est totalement différente des leurs. Et c’est là où réside le cœur du problème.