Syrie – Irak: une bataille pour deux

Par Fadi Assaf.

En s’engageant au Levant dans la bataille pour le renversement du régime alaouite à Damas, les dirigeants saoudiens et avec eux les Qataris, occultaient ou négligeaient les données géostratégiques fondamentales qui motivent l’interventionnisme de leurs alliés américains en Syrie. L’obsession chiite que vivent les deux régimes conservateurs wahhabites arabes du Golfe, attisée par le rayonnement soutenu de la république islamique d’Iran et le dynamisme des communautés chiites locales, motive la campagne saoudo-qatarie contre le principal allié régional de Téhéran. L’égo démesuré des dirigeants saoudiens et qataris les prive certainement aussi du discernement nécessaire pour une approche plus pragmatique du dossier syrien. Pour les Américains, les enjeux sont différents.

Le pétrole irakien semble être le principal enjeu pour Washington qui perd, en se retirant militairement d’Irak, son contrôle direct sur la production pétrolière irakienne qui atteint désormais les 3 millions de b/j et qui montera progressivement à 7 millions de b/j. La problématique portera vite sur l’exportation du pétrole irakien qu’on ne peut acheminer aujourd’hui que par des voies risquées ou congestionnées, via le détroit d’Ormuz, le Canal de Suez et le désert saoudien. Washington pense devoir trouver une autre voie pour préparer l’arrivée au secours des économies industrialisées de la manne pétrolière irakienne: la Syrie peut offrir cette alternative. Pour cela, il convient impérativement de briser le “croissant chiite” en sortant la Syrie du giron iranien.

L’obsession chiite des dirigeants saoudiens et qataris retrouve ici le pragmatisme et la rationnalité des américains et des occidentaux. Pour autant, la campagne de Syrie n’est pas gagnée pour le camp saoudo-américain.

L’enjeu pétrolier concerne aussi d’autres acteurs régionaux et internationaux qui comptent. Tout d’abord, l’Irak lui-même, qui tient, maintenant qu’il s’est soustrait à un contrôle américain direct de ses resources pétrolières sans tomber non plus sous une totale influence iranienne, à répartir ses risques en s’offrant une nouvelle voie pour exporter son pétrole via la Syrie. Ensuite, l’Iran, qui maintient son alliance stratégique avec le régime minoritaire de Damas, et qui voit dans la défense de l’axe irano-irako-syro-Hezbollah un enjeu vital pour son rayonnement international et régional. L’enjeu syrien, doublé de l’enjeu pétrolier irakien, devient aussi, sur fond de compétition géostratégique mondiale, crucial pour la Russie et la Chine qui affichent clairement leur engagement contre le plan occidental sur le bassin oriental de la Méditérranée.

Pour espérer remporter la bataille de Syrie, qui est aussi la bataille de l’encerclement de l’Irak, les Américains peuvent compter sur la convergence de leurs intérêts avec leurs alliés traditionnels sur la zone, y compris et surtout les Saoudiens. Cela comptera peu finalement, les failles sont trop nombreuses dans le tour de table organisé par Washington pour gérer le dossier syrien. Outre les éléments, cruciaux, avancés précédemment, les Américains ont même le plus grand mal à exploiter le potentiel logistique et opérationnel qu’ils peuvent avoir au Liban, pour accentuer la pression sur le régime syrien. Ils ne peuvent, non plus, prendre le risque de déstabiliser la Jordanie pour l’impliquer de force dans une aventure militaire contre la Syrie. Mais la plus grosse déception pour les Américains et les Occidentaux, en plus d’une désespérante désorganisation de l’Opposition syrienne, semble être la Turquie. En effet, l’allié R. Erdogan, qui a finalement pris le risque de mécontenter la puissante institution militaire pour sauver son pouvoir, ne semble pas en mesure, d’un point de vue politique, d’ouvrir le front syrien à partir de la Turquie. Son pouvoir en sera fragilisé, d’autant que sa voix est à peine audible au sein de l’Armée, une institution doublement frustrée par les pressions politiques subies ces dernières années et par une alliance pesante parfois avec l’Otan.

Devant ces blocages, que le calendrier politique occidental surtout peut faire perdurer, et en attendant d’hypothétiques arrangements sur des questions pouvant influencer le dossier syrien (nucléaire iranien, Russie-EU), la Syrie sombre dans la violence au risque de déstabiliser l’ensemble de la région.