France – Proche-Orient: Menaces sur les intérêts français?

Fadi Assaf.

Sur son site officiel (www.diplomatie.gouv.fr), le Ministère français des Affaires étrangères répète les consignes de prudence, classiques, aux ressortissants français qui visitent ou qui résident au Liban, en Irak, en Jordanie, sans parler bien évidemment de la Syrie. Au Liban, le périmètre « accessible » aux Français ne cesse de se réduire, surtout après la nouvelle vague de prise d’otages et les incidents armés qui se répètent au nord du pays notamment. En Irak, qui replonge dans une violence confessionnelle, avec une implication revendiquée d’al-Qaëda dans des actes terroristes contre les populations chiites, la France a été directement visée par une voiture piégée qui a explosé le 09/09 devant son consulat honoraire à Nassiriyah au sud de Bagdad. En Jordanie, où l’Armée française déploie des unités médicales, et pas seulement, au profit de l’insurrection syrienne, des tentatives d’attentat viennent d’être déjouées contre des sites que les militaires et équipes médicales français pourraient être amenés à fréquenter. En Syrie, où l’insurrection ressemble de plus en plus aujourd’hui à une guerre civile généralisée, la France n’a plus d’Ambassadeur, alors que ses diplomates affectés en Turquie sont en contacts réguliers, selon les sources de l’Armée Libre de Syrie (New TV, 09/09), avec les insurgés syriens basés sur le territoire turc, dans les zones proches de la frontière syro-turque.

Au Liban, où est attendu le 12/09 le Ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian, après la visite du Ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius, les intérêts français ne sont pas directement menacés. Pour le moment, en tout cas, et même si l’affaire du vol d’Air France détourné de Beyrouth vers Damas (FLASH : Vol Paris-Damas-Beyrouth : Y-a-t-il un pilote à Paris ?), sans parler de certaines mesures de sécurité exceptionnelles visibles autour d’installations diplomatiques et militaires françaises à Beyrouth et dans le sud-Liban, trahissent une certaine nervosité chez les Français et chez les parties chargées de l’évaluation de la sécurité des intérêts français au Liban. Trois paramètres peuvent accroître les menaces contre les intérêts français au Liban au cours de la présente phase : une plus grande implication française, à partir du Liban et pas seulement, dans la guerre en Syrie, et un élargissement du soutien fourni par les Français aux combattants anti-Assad ; une dégradation brutale des relations entre Paris et Téhéran, surtout si le Hezbollah, dont on dit que des pays européens s’activent aujourd’hui à nouveau pour le placer sur la liste des organisations terroristes de l’UE, s’y retrouve impliqué, d’une manière ou d’une autre ; l’entrée en action, sur le sol libanais, de groupes djihadistes sunnites, et la transformation du Liban d’une base-arrière logistique en terre de djihad (le projet, encore embryonnaire, de l’extension de la mission de la FINUL, dont le contingent français est un des principaux piliers, vers la frontière syro-libanaise, risquerait d’exposer encore plus les intérêts français) (« Liban : Al-Qaëda au Liban : une terre d’accueil, pas une terre de djihad »).

En Irak, l’attentat contre le consulat honoraire français à Nassiriyah, qu’il soit le fait d’al-Qaëda ou de terroristes, sunnites ou chiites, commandités ou non par un des pays voisins de l’Irak, constitue un signal d’alarme pour la sécurité des intérêts français sur le sol irakien. Les sociétés françaises présentes en Irak, dont certaines ont choisi de redéployer ailleurs leurs effectifs et leurs familles, doivent s’inquiéter pour leurs intérêts et la sécurité de leurs personnels partout en Irak, toutes régions et provinces confondues, y compris la capitale Bagdad ou même Erbil et le Kurdistan où la dimension pétrolière et les tensions politiques entre le gouvernement autonome et le pouvoir central laissent craindre une déstabilisation durable de la situation. La France et les intérêts français peuvent être visés, directement, par diverses parties présentes sur le sol irakien, même si les Français et leurs sociétés actives sur ce marché (pétrole, sécurité, défense, aviation civile, transports, télécoms, infrastructures, etc.) doivent redouter un regain de violence et d’insécurité général à travers l’ensemble du pays qui les toucherait de manière « anonyme » aussi.

En Jordanie, qui traverse elle aussi une phase critique sur le plan politique et sécuritaire (FLASH : Jordanie-France : la pression monte sur Abdullah II ), la présence française est de plus en plus visible : médiatiquement, à l’occasion de la visite d’un membre du gouvernement français venu inspecter les unités médicales déployées au profit des déplacés syriens, ou politiquement et diplomatiquement à l’occasion de déclarations virulentes de Paris à l’encontre du régime syrien faites à partir de la frontière avec la Syrie ou à partir de Beyrouth ou d’ailleurs, ou encore militairement dans le sillage des rumeurs sur le déploiement d’unités de renseignements françaises à la frontière syro-jordanienne, sur l’exfiltration par les Français de tel ou tel autre dissident syrien (Syrie : Manaf Tlass : réunion de famille à Paris), ou encore sur l’acheminement supposé d’aides logistiques aux combattants anti-Assad à partir de la Jordanie. Il y a eu quelques accrochages entre les forces armées syriennes et jordaniennes à la frontière, et il y a eu le démantèlement de plusieurs cellules terroristes téléguidées par les SR syriens sur le sol jordanien. Cela peut constituer une menace directe ou indirecte contre les Français, surtout l’antenne militaire, présents sur la zone. Mais, les intérêts français en Jordanie peuvent aussi être menacés ailleurs que dans les seules régions frontalières, et non seulement dans leur dimension militaro-humanitaire, le noyautage par les Syriens (et par d’autres aussi) de milieux djihadistes, jordaniens ou palestiniens, étant un fait avéré à travers le royaume.

Enfin, sur le sol syrien, le chaos menace les intérêts français, directement et indirectement. Les relais français se font discrets dans ce pays d’où la France a retiré son Ambassadeur, même si certains intérêts français, y compris les plus symboliques comme les écoles, les médias, les enseignes commerciales, ou les missions religieuses, restent facilement identifiables. L’accueil de l’avion d’Air France sur l’aéroport de Damas le 15/08, montre toutefois qu’engager un nouveau bras de fer, direct, avec Paris, sur des questions aussi sensibles que la sécurité des intérêts français sur le territoire syrien, n’est pas, encore aujourd’hui, à l’ordre du jour… Cela pourrait changer à tout moment, même si, le régime syrien se voit bien exporter un tel bras de fer franco-syrien sur d’autres théâtres d’opération. Il y a donc l’Irak où le chaos général pourrait permettre de s’en prendre, directement ou indirectement, aux intérêts français. Il y a la Jordanie, qui risque de se retrouver, en accueillant une plateforme opérationnelle française qui menace la sécurité du régime syrien de son point de vue, au cœur de ce bras de fer franco-syrien. Pour l’instant, la vigilance de l’appareil sécuritaire de l’Etat jordanien empêche encore une déstabilisation du royaume. Mais jusqu’à quand ? Il y a aussi le Liban où les autorités commencent à faire preuve d’une réelle détermination à éviter la contagion de la scène libanaise par la guerre en Syrie, comme le montrent bien les récentes arrestations de cellules terroristes pro-syriennes (FLASH : Syrie vs Arabie saoudite : Guerre de réseaux au Liban) et plusieurs autres facteurs politiques qui rassurent sur la vigilance des autorités libanaises et qui montrent une véritable prise de conscience des dangers chez diverses parties locales (Liban : Slaïman – Berri – Mikati : transition en marche), y compris le très influent Hezbollah (FLASH : Liban : Le Hezbollah résiste à la fitna, en attendant une meilleure visibilité…). Un pays qui pourrait « offrir » aux adversaires et ennemis de la France des opportunités réelles pour s’en prendre à ses intérêts : la Turquie… C’était sans compter sur les deux affaires qui secouent actuellement le monde arabo-musulman, le film “Innocence of Muslims” et les caricatures publiées dans l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo. A suivre…