Syrie – Liban: Préserver la stabilité du Liban: l’Armée libanaise au centre du dispositif

Fadi Assaf.

Les Syriens, entendre surtout le régime baasiste des Assad père et fils, semblaient convaincus de l’utilité d’exporter leurs crises, vers le Liban notamment, pour apaiser la scène syrienne. Il n’en a pas toujours été ainsi, mais le régime de Hafez el-Assad savait arracher à la communauté internationale et arabe la marge de manœuvre qui lui permettait de contenir, par le sang, les agitations récurrentes de l’Opposition et des Frères Musulmans. Le temps d’exporter les problèmes vers le Liban, ou d’y entretenir suffisamment de tensions et d’instabilité pour détourner l’attention de la scène intérieure syrienne… Les Libanais acceptaient mal l’affirmation sans cesse rappelée depuis des décennies, jusqu’à devenir une constante politique syro-libanaise, qui voulait lier la stabilité du Liban à celle de la Syrie. Pour les Libanais, la stabilité de la Syrie était assurée, trop souvent d’ailleurs, au prix d’une instabilité chronique au Liban. Les accords de coopération et de fraternité, arrachés par la Syrie au Liban sous l’occupation, officialisaient ce lien direct entre la stabilité dans les deux pays. Un jeu à somme nulle, les Syriens se voyant capables, indéfiniment, d’exporter leur instabilité vers le Liban et d’arrêter à leurs frontières la contagion de leur pays par les crises libanaises successives.

La géopolitique régionale et internationale, en plus d’un réflexe de survie indéniable, auraient permis au régime alaouite minoritaire de croire, et de faire croire à ses partenaires régionaux et internationaux, que le maintien du clan Assad au pouvoir était le juste prix d’une stabilisation, aussi relative soit-elle, du Proche-Orient, avec ses équations insolubles intégrant la cause palestinienne, la sécurité d’Israël, le terrorisme islamique, etc. Le Liban a longtemps payé le prix de cet arrangement qui ne disait pas son nom, au profit d’une dictature qui a su devenir utile et indispensable même pour la défense des points de vue et intérêts des champions des valeurs démocratiques… Les choses changent, violemment, et le Liban prend une revanche que les Libanais redoutent qu’elle ne s’avère de courte durée. Le Liban vit, depuis le retrait des troupes d’occupation syrienne, une deuxième indépendance, et une relative stabilité, alors que la Syrie s’enfonce, à son tour aujourd’hui, dans une guerre civile qui semble suivre les mêmes étapes de la guerre libanaise. En résumé, un pouvoir minoritaire qui s’accapare tous les pouvoirs (les Alaouites, baasistes et laïcs en Syrie, après les Maronites, nationalistes au Liban), contesté par une majorité populaire (les masses sunnites qui se radicalisent en Syrie, les courants islamo-progressistes au Liban) soutenue par des acteurs régionaux et internationaux sur fond de rivalités géopolitiques internationales, permettant toutes sortes d’ingérences extérieures.

Le schéma est classique, avec une alternance de violences meurtrières et d’initiatives politiques de toutes sortes, jusqu’à l’instauration de lignes rouges politiques, géographiques, militaires, confessionnelles, ethniques. L’état de pourrissement général finira, en Syrie comme au Liban avant elle, par prendre tous les acteurs au dépourvu, jusqu’à les épuiser et les pousser à des compromis jusque-là inimaginables pour les deux camps: le régime alaouite, fort d’une légitimité clanique et d’un réflexe de survie encore plus vivace, et fort d’une convergence de facteurs géopolitiques favorables, affirme, encore aujourd’hui, n’accepter pas moins que l’éradication de “l’ennemi de l’intérieur” soutenu par “les ennemis de l’extérieur” et au service d’un “complot” aux contours improbables; l’Opposition, qui dérive vers le radicalisme et la violence, et dont la faiblesse ouvre la voie à toutes sortes d’interférences externes, affiche désormais comme objectif le renversement de Bachar el-Assad, inspirée par la révolution violente et meurtrière qui a renversé le régime du colonel Mouammar Kadhafi en Libye.

Finalement, faute d’une intervention militaire extérieure, et devant les blocages politiques et militaires dont on ne voit pas d’issues, on finira par importer en Syrie le modèle… libanais. Un modèle imparfait, certes, mais qui est supposé garantir l’unité du pays (le risque d’une partition de la Syrie existe aujourd’hui, comme ce fut longtemps le cas pour le Liban pendant les longues années de guerre et jusqu’à ce qu’un arrangement régional et international, baptisé Accord de Taëf, vienne imposer un nouveau modus vivendi aux Libanais, autour de l’Etat central), et arrêter l’effusion de sang. Les deux parties, le régime et l’Opposition, n’iraient vers un tel arrangement que devant un fait accompli qui les pousserait à constater leur échec respectif. On n’en est pas encore là, et le Liban voisin est toujours sous la menace d’une contagion violente à partir de la Syrie.

L’accord de Taëf, un modèle imparfait donc mais salutaire dans un contexte aussi dramatique que vivait le Liban à la fin des années 80, n’est pas une garantie absolue pour assurer une stabilité profonde du pays et une stabilisation réelle et irréversible des rapports entre les diverses communautés libanaises. Les clivages confessionnels existent toujours entre Libanais, attisés par le risque permanent d’une fitna entre Sunnites et Chiites sur fond de tensions géopolitiques entre l’Iran et le monde arabo-sunnite, alors que les choix politiques stratégiques des diverses parties libanaises tiraillées entre les axes syro-irano-russe et saoudo-qataro-turco-américain empêchent l’élaboration d’une position nationale commune à l’égard des évènements en Syrie.

Les Libanais sont donc divisés sur la crise syrienne qui s’invite, lentement mais sûrement, sur la scène libanaise: des dizaines de milliers de réfugiés syriens (qui rappellent forcément l’épisode palestinien et ses conséquences dramatiques sur l’unité nationale au Liban), un soutien logistique et opérationnel grandissant d’une partie des Libanais au profit des insurgés syriens et de l’Armée Libre de Syrie (qui rappelle nécessairement l’épisode de l’OLP et du Fatah-Land), etc. Ils sont appelés à dissocier, cette fois dans leur propre intérêt, les deux scènes syrienne et libanaise. Le Hezbollah, qui monopolise toujours la voix chiite, et qui constitue aujourd’hui la principale force militaire du pays, paraît conscient de l’urgence de “libaniser” le débat politique interne et de le dissocier des évolutions syriennes. Indépendamment de son alliance stratégique avec l’Iran chiite, et indépendamment aussi de ses engagements syriens, le Hezbollah, et avec lui ses alliés chiites et chrétiens, manifestent leur volonté d’agir pour isoler, autant que possible, le Liban de la crise syrienne. Face à ce groupe mené par le Hezbollah, le camp du 14 Mars est tenté de s’engager plus ouvertement dans la crise syrienne, avec l’espoir d’un retournement rapide de la situation en faveur du camp saoudo-américain. L’Armée libanaise, qui est sur tous les fronts, y compris maintenant sur le front du nord pour empêcher un débordement du conflit aux frontières syro-libanaises, et sur le front sud (assisté par la FINUL, sous l’œil vigilant du Hezbollah), le front palestinien (les camps), le front du terrorisme (y compris le djihadisme qui s’installe à la faveur de la radicalisation du conflit syrien), et celui du grand banditisme (enlèvements, drogue, etc.), est appelée à occuper un espace plus grand sur le plan sécuritaire, afin que la stabilité du pays soit préservée. Les partenaires occidentaux, qui attendent toujours de voir la marge de manœuvre réelle que l’Armée est capable d’arracher au Hezbollah, sont désormais conscients, après maintes hésitations, de l’urgence d’équiper les forces armées libanaises en matériel adapté. La nouvelle “stratégie de défense” en cours de gestation, et qui replace l’Armée au centre du dispositif sécuritaire et militaire du pays avec un rôle d’appoint (?) pour la résistance (Hezbollah), devrait être un pas vers la “normalisation” des rapports entre l’Etat et le Hezbollah. Le chemin est encore long. Mais des sujets tabous commencent à tomber avec l’évaluation d’une nouvelle stratégie de défense et avec la coopération réelle du Hezbollah avec l’Armée contre les clans hors-la-loi et les bandes organisées. La décision du gouvernement, et en dépit de contraintes économiques et financières évidentes, d’affecter un budget quinquennal de $1,6md à l’équipement de l’Armée est un autre signe encourageant.

Indépendamment des évolutions en Syrie, et indépendamment peut-être de l’avenir de son alliance avec l’Iran, le Liban semble se préparer à faire face à une longue période d’instabilité qui viendrait, en plus de son front sud avec Israël (un front auquel il faut désormais rajouter la dimension énergétique et maritime), de la Syrie… L’Etat libanais, qui garde à l’esprit l’épisode de l’OLP et du Fatah-Land, et qui n’a toujours pas pansé les plaies de sa guerre ouverte contre le terrorisme fondamentaliste d’al-Qaëda (Fatah al-Islam et Naher el-Bared), ne peut, sous aucun prétexte, ouvrir son territoire national à de nouvelles bases militaires qui échappent à son contrôle, encore moins au djihad international. Le Hezbollah chiite et ses alliés chrétiens (Courant Patriotique Libre, Marada), ont intérêt à ce que cette prise de conscience perdure et se généralise. Le soutien d’un tel programme, par le camp adverse, le camp sunnite pro-saoudien (Courant du Futur) et ses alliés chrétiens (Forces Libanaises), nécessite une totale et inconditionnelle “libanisation” du Hezbollah et de son arsenal. Une course contre la montre où seule l’Armée libanaise paraît en mesure, avec le soutien de la communauté internationale et un soutien indispensable du Hezbollah, d’imposer le tempo. Cela éviterait au Liban de s’exposer, encore plus à l’instabilité syrienne, afin de préserver sa propre stabilité.