Liban – France: Mikati croit en sa “politique de dissociation”: succès provisoire ou durable?

Fadi Assaf.

Cela peut paraître curieux, voire provocateur, de qualifier le Liban, actuellement, et alors que la tension politique et les rivalités confessionnelles se traduisent régulièrement par des incidents sporadiques à travers le pays, d’oasis de stabilité. Cela l’est moins si on replace le Liban dans son contexte régional particulièrement instable et toujours plus violent. Certes, le Liban a connu, au cours des dernières décennies, une succession de guerres meurtrières, impliquant des acteurs locaux, régionaux et internationaux. Certes, les incidents violents se renouvellent fréquemment sur la scène libanaise: assassinats, accrochages armés, tensions aux frontières nord et sud, etc. Certes, de nombreux éléments sont réunis pour menacer, en permanence, la sécurité et la stabilité du Liban, y compris une série de déséquilibres structurels propres au pays lui-même et des facteurs d’instabilité qui dépassent le Liban et les Libanais. Mais il est un fait, la scène libanaise a acquis une immunité qui semble la protéger encore aujourd’hui et l’empêcher de tomber dans un nouveau cycle de violences.

La fitna confessionnelle, entre Sunnites et Chiites, qui est une malheureuse réalité partout dans le monde arabo-musulman, est une menace, pour la stabilité du Liban, mais pas une source de violence. La présence d’al-Qaëda et de courants djihadistes au Liban, et dans les camps des réfugiés palestiniens, reste limitée et d’ordre logistique. L’armement du Hezbollah, organisation chiite pro-iranienne, et qui est dénoncé par le camp adverse qui y voit une menace directe à la paix civile et à la sécurité du Liban, reste, en dépit des risques de dérapage en Syrie et avec Israël, un outil “rationnel” dans le jeu politique interne. La guerre que se livrent sur la scène libanaise les services de renseignements de plusieurs puissances régionales et internationales, sur fond de rivalités géopolitiques, est visible, mais elle reste contenue. L’écho de la violence en Syrie, en Irak, à Bahreïn…, et en Israël, est de plus en plus audible au Liban. La crise économique, amplifiée par l’instabilité politique générale et par l’afflux de réfugiés syriens, et qui se traduit par des crises sociales grandissantes, est désormais une réalité pour les Libanais, même s’ils continuent de vivre sur leurs réserves… Pourtant, et c’est un autre constat qu’il convient ici de faire : comparé à ses voisins, le Liban reste, à l’heure actuelle, un oasis de stabilité…

Il suffit de le comparer à l’Irak qui vit une instabilité politique profonde qui menace, violemment, son unité, ou à la Syrie, rattrapée par un printemps islamisant et qui sombre sûrement vers une guerre civile coûteuse et épuisante, ou encore aux Territoires Palestiniens et Israël qui sont engagés à nouveau aujourd’hui dans un cycle de violence dont on ne peut imaginer la suite et les conséquences. Le printemps arabe des Frères Musulmans menace aussi le régime monarchique en Jordanie, où les derniers tabous sont en train de tomber pour une Opposition qui s’en prend désormais directement à Abdullah II, comme il pointe son nez au Koweït… Certes, la Jordanie, le Koweït et les autres monarchies arabes sont relativement stables, comparées elles aussi à des points chauds comme la Syrie actuellement, mais il y a des signes précurseurs qui ne trompent pas…

En tout cas, il ne s’agit pas de faire le point sur l’ensemble des pays de la région, mais seulement d’insister sur la résistance actuelle du Liban aux pressions internes et externes, et sur la capacité de ce pays, encore aujourd’hui, à se soustraire à la violence ambiante, et ce, malgré la dangereuse concentration sur la scène libanaise d’éléments inflammables… La “politique de dissociation” adoptée par le Premier ministre libanais Najib Mikati, et qui est appuyée par les partenaires internationaux du Liban, parmi lesquels la France où se rend actuellement Mikati en visite officielle, porte ses fruits… Pour le moment, et de manière provisoire pour certains. Durablement, et en attendant les grands arrangements régionaux, pour d’autres. C’est une politique qui ne peut pas faire l’unanimité, et dont le succès doit être relativisé même lorsqu’on y croit. Mais c’est le plus petit dénominateur commun pour les Libanais, dans la présente phase. Une attitude, plus qu’une vraie politique. Mais qui est devenue une nécessité pour préserver la stabilité interne au Liban. Najib Mikati n’aura pas à l’expliquer à ses interlocuteurs français. C’était leur idée à eux…