Proche-Orient: Takfiristes et retour de l’alliance des minorités: une question de temps?

Dans son discours le 25/05 à l’occasion de la journée de la résistance (contre Israël), le Secrétaire Général du Hezbollah Hassan Nasrallah a dit tout haut ce que beaucoup, parmi ses sympathisants et parmi aussi ses adversaires et ennemis, pensent tout bas : le soulèvement populaire de la majorité sunnite contre le régime alaouite minoritaire de Bachar el-Assad a cédé la place à un djihad global sur la terre syrienne.

Les djihadistes, acheminés vers la Syrie, contrôlent désormais le terrain, avec une montée en puissance des ailes les plus radicales, les ailes takfiristes liées à al-Qaëda. Les réseaux djihadistes, takifiristes, ne répondent pas de l’Opposition syrienne dans ses diverses composantes identifiées par la communauté internationale, et ne seront pas associés aux arrangements envisagés pour sortir la Syrie de sa crise actuelle. Cela signifie que la force la plus engagée sur le terrain, et la plus violente, se retrouvera, tôt ou tard, en confrontation ouverte avec ceux qui seront pressentis pour le tour de table destiné à organiser le nouveau pouvoir à Damas.

Un autre dignitaire religieux libanais et oriental, Chrétien cette fois, le patriarche de l’Eglise catholique maronite Mgr Béchara el-Raï a lui aussi exprimé, dans une note remise au Pape François quelques jours avant le discours de Nasrallah, la crainte d’une radicalisation irréversible des sociétés musulmanes sous la pression des ailes fondamentalistes porteuses d’un discours d’une grande intolérance à l’égard de l’autre. Le leader libanais chrétien Michel Aoun réaffirme son alliance avec le Hezbollah, partie chiite intégriste, en partie pour espérer résister face aux takfiristes. L’autre leader libanais chrétien Samir Geagea réaffirme, lui aussi, son alliance avec la figure libanaise de l’Islam sunnite modéré Saad Hariri et le chef druze Walid Joumblatt, en partie dans l’espoir de ne pas devoir subir le joug de l’Islam radical.

Au Moyen-Orient, l’autre c’est le Chiite, le Chrétien, et toutes les autres minorités ethniques et religieuses, mais aussi, le musulman sunnite qui ne se retrouve pas dans les idéologies radicales qui sévissent actuellement. Il y a aussi, entre autres minorités dans cet ensemble plus vaste que les frontières nationales actuelles, les Juifs. Cela nous amène à penser que le discours de Hassan Nasrallah, bien plus retentissant que celui de Bėchara el-Raï, abonde dans le sens des…Israėliens. Cela paraît bien plus visible si on se limite à la seule dimension djihadiste et takfiriste, en essayant de mettre de côté la géopolitique…

La crainte du tsunami salafiste, au Proche-Orient maintenant après l’installation des Frères Musulmans et de leurs filiales au pouvoir dans plusieurs pays arabes à la faveur des révolutions, est partagée, en effet, par toutes les minorités. Cependant, d’autres considérations, plus immédiates parfois, empêchent ce rapprochement entre les minorités du Proche-Orient. Car, en effet, la donne géopolitique avec ses ramifications régionales et internationales, ne permet pas le décloisonnement des minorités d’Orient, encore aujourd’hui, et les place le plus souvent dans des camps adverses…

L’Islam majoritaire, sunnite, même celui, sournoisement conquérant des Frères Musulmans, ou faussement coopératif du Wahhabisme saoudo-qatari, parvient toujours à convaincre le camp occidental de son utilité pour contenir l’axe opposé allant de Téhéran à la banlieue Sud de Beyrouth en passant par Damas, et sponsorisé par Moscou. L’Islam minoritaire, chiite, acculé à entretenir son entrain révolutionnaire, parvient à convaincre le camp russe de son rôle à freiner la progression du camp adverse.

Ainsi, la religion se noie dans la géopolitique, et les tendances radicales des uns (al-Qaëda, et les courants salafistes et takfiristes) et des autres (Hezbollah, Pasdarans, et les organisations militaires imaginées par Téhéran à travers le monde chiite) biaisent le jeu encore plus. Cela discrédite clairement la théorie de l’alliance des minorités sur le bassin oriental de la Méditerranée, même si la radicalisation de l’islam sunnite et les développements politiques et militaires actuels au Levant entretiennent forcément un certain espoir chez les tenants de cette théorie…