Moyen-Orient – France: J-Y Le Drian à Abu Dhabi: au cœur de la “diplomatie économique”

La nouvelle visite du Ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian à Abu Dhabi, le 23/04, est l’occasion pour Middle East Strategic Perspectives d’insister sur la place centrale que ce ministre, proche du Président de la république et qui vient d’être reconduit à son poste, occupe dans la “diplomatie économique” que vient de récupérer, en vue de la valoriser, son homologue des Affaires étrangères Laurent Fabius [Flash: EAU – France: Le Ministre français de la Défense à Abu Dhabi].

En effet, MESP, qui offre son prisme moyen-oriental, témoigne du crédit qu’a gagné le Ministère de la Défense aux yeux de ses interlocuteurs arabes du Golfe, grâce au dynamisme de l’équipe ministérielle, et à la solide présence décomplexée de l’outil militaire et des moyens technologiques dont la France et ses forces armées et industriels dispatchent sur la zone. En survolant les tensions internes, au sein du Conseil de Coopération du Golfe, et en affichant une constance infaillible dans son soutien aux intérêts stratégiques de ses partenaires, la France, son Ministère de la Défense et ses Forces armées, ont très vite accédé au rang de partenaire stratégique pour l’Arabie saoudite, le Qatar, les Emirats Arabes Unis, et dans une moindre mesure le Koweït et Oman. Cependant, dans tous ces pays, surtout en Arabie saoudite, au Qatar et aux EAU, les évolutions internes, au sein du pouvoir, brouillent quelque peu la cartographie des décideurs.

A Riyad, le repositionnement des clans et des princes, à la faveur de l’affaiblissement du tandem Abdullah-Salman, complique quelque peu le partenariat franco-saoudien [Arabie saoudite: Bandar Ben Sultan quitte l’Intelligence Service. Muqrin poursuit son forcing][Arabie saoudite: Muqrin Ben Abdulaziz assurera la “transition”] [Arabie saoudite: Mohammad Ben Nayef s’impose face au palais] [Arabie saoudite-France: Mohammad Ben Nayef à l’Elysée: une valeur sure pour les Français] [Flash: Arabie saoudite: Khaled Ben Sultan quitte la Défense]

Au Qatar, le changement de l’équipe dirigeante, avec l’arrivée au pouvoir de l’Emir Tamim Ben Hamad Al Thani, impose une réévaluation, rapide et prudente, des relais français au palais [Qatar: Tamim Ben Hamad : consolider le consensus autour du prochain Emir] [Golfe-France: F. Hollande au Qatar, après l’Arabie saoudite et les EAU: un partenariat (ré)équilibré].

A Abu Dhabi, l’éclipse, définitive semble-t-il, de l’Emir Khalifa Ben Zayed Al Nahyan, libère l’homme fort des EAU le Prince héritier cheikh Mohammad Ben Zayed Al Nahyan et son équipe proche de certaines contraintes, et leur en impose d’autres; là aussi, l’approche politico-commerciale des autorités françaises et du Complexe Militaro-Industriel français nécessite quelques recentrages [Emirats Arabes Unis: Khalifa Ben Zayed hors jeu?] [Arabie saoudite – EAU: La succession: approches différentes pour une même urgence].

Mais dans ces trois cas, la stabilité au Ministère de la Défense, car c’est surtout ainsi qu’est perçue le maintien de J-Y Le Drian à son poste, la constance dans l’engagement stratégique du gouvernement français en faveur de la défense des intérêts de ses alliés, la présence militaire directe et même l’interventionnisme militaire de Paris dans les zones de tension, préservent et renforcent l’image de la France comme partenaire crédible, utile, voire nécessaire. Le respect par la France du principe de non ingérence dans les affaires internes de ses alliés, y compris lors de tensions fraternelles entre le Qatar et ses voisins, et la lecture teintée d’incompréhension et d’inquiétudes des politiques américaines sur la zone, encouragent les Etats du CCG à se rapprocher davantage de Paris, dans le contexte actuel [Qatar: Saoudiens et Emiratis devront, rapidement, choisir entre l’escalade et l’apaisement] [Golfe-France: Armement: Impact du conflit saoudo-qatari sur les industriels français] [Arabie saoudite: Profiter du contexte franco-saoudien pour faire du chiffre] [الخليج-فرنسا: ابوظبي قررت عدم اختيار المقاتلة البريطانية تايفون لصالح الرافال الفرنسية] [Dubai Air Show 2013: une approche souple et consensuelle payante pour les Français] [Arabie saoudite – France: Les Français sauront-ils tirer parti, économiquement, des tensions saoudo-américaines?] [Golfe: IDEX 2013: un rendez-vous incontournable avec Mohammad Ben Zayed] [Arabie saoudite – France: Armement: Le Drian prépare la visite de F. Hollande à Riyad] [Golfe – France: F. Hollande maintient sa visite à Abu Dhabi: une priorité stratégique] [Golfe – France: relance attendue des programmes de défense français dans le Golfe][Golfe – France : François Hollande à Riyad: approche globale des marchés d’armement du Golfe]

La “diplomatie économique” nécessite une révolution culturelle…

Middle East Strategic Perspectives suit de très près le positionnement des groupes industriels français sur les marchés arabes les plus porteurs, et s’intéresse systématiquement à l’interaction, attendue ou espérée, entre les secteurs publics et privés. MESP observe les tactiques et stratégies des groupes technologiques français opérant sur ces marchés, et tentent de comprendre leurs forces et faiblesses. De toutes ces observations, et de ce suivi régulier, nous arrivons à expliquer les succès et les échecs, et à comprendre les opportunités saisies ou manquées. Au cours des dernières années, MESP a disséqué des contrats, remportés ou perdus, et des contrats en souffrance, concernant des groupes français du CAC40 et des industriels et des entreprises du rang de DCNS, Thales, Total, Nexter, Alstom, Bouygues, GDF-Suez, Vivendi, etc., sur des marchés de l’envergure des marchés saoudien, qatari, émirati, irakien, etc. Une dimension commune que l’on retrouve, invariablement, dans l’ensemble des cas, et qui explique les résultats avérés, est d’ordre culturel… La “diplomatie économique”, pour réussir, doit provoquer une “révolution culturelle”…

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Pour des raisons culturelles, la “diplomatie économique” défendue par le Ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius aura du mal à entrer dans les mœurs et les pratiques des businessmen français. Ces mêmes raisons qui empêchent encore une exploitation optimale de “l’intelligence économique”, réduiront inévitablement les retombées de “la diplomatie économique à la française” sur les chiffres de l’export et sur la balance commerciale de la France [Moyen-Orient: Intelligence économique à la française : observations] [Moyen-Orient – France: Diplomatie économique et renseignements]

Sur les marchés arabes et du Moyen-Orient, les contraintes sont encore plus visibles, là aussi pour des raisons le plus souvent culturelles. Curieusement, ce sont les grands groupes français, ceux dont la présence sur ces marchés est la plus solide, qui hésitent à adopter ces pratiques commerciales agressives, à les intégrer dans leurs visions stratégiques des marchés et à les exploiter dans leurs approches quotidiennes. De tels groupes, hautement technologiques, ayant le plus souvent des activités duales, civiles et militaires, et qui avancent seuls ou qui chassent en meute, réalisent, malgré leurs succès commerciaux incontestables, des chiffres d’affaires bien en-deçà de leurs potentiels.

Concrètement, les marchés comme ceux d’Arabie saoudite, des Emirats Arabes Unis, du Qatar, d’Irak, etc., offrent à des groupes français leaders dans leurs secteurs, des opportunités dont ils ne saisissent finalement qu’une partie, pour des raisons liées, justement, à la mauvaise exploitation de concepts performants comme l’Intelligence économique et stratégique ou la Diplomatie économique. On peut clairement parler de “blocage culturel” chez les interlocuteurs français de ces clients arabes.

Un blocage culturel à plusieurs niveaux. Tout d’abord, il y a le manque de synergie entre le secteur privé, donc les directeurs Moyen-Orient ou pays de ces entreprises, et le secteur public, donc les Ambassadeurs français, leurs services spécialisés et tout ce riche éventail de relais français présents sur ces marchés. A un niveau plus élevé, le manque de synergie paraît, souvent, entre la classe politique dirigeante française, celle en charge de la promotion du produit “France”, et les équipes dirigeantes de ces mêmes entreprises à Paris. Si la première faille prive les opérationnels sur ces marchés et les relais de la France officielle de jouer pleinement et de manière optimale leurs rôles de vendeurs, la deuxième faille prive la France, gouvernement et entreprises leaders, de coordonner leurs vues stratégiques des marchés les plus prometteurs, à un moment donné.

Ces blocages, que nous tenons à qualifier de culturels, se retrouvent à bien d’autres niveaux aussi : au niveau des opérationnels eux-mêmes, qui ont tendance, très souvent, de standardiser leurs approches des marchés, et qui méprisent, très souvent aussi, le prisme d’experts objectifs au profit d’un téléguidage subjectif proposé par des intermédiaires directement intéressés… Les réorganisations permanentes des missions, les redécoupages perpétuels des sous-régions, et la redéfinition pesante des emplois et jobs descriptions, n’effacent nullement ces failles et ces blocages…

L’idée d’intégrer cette dimension de “diplomatie économique” au sein du Ministère des Affaires étrangères, pour appuyer cette partie économique et commerciale de la mission des Ambassades et des multiples relais de la France officielle sur les marchés internationaux, est salutaire. Celle d’inculquer aux acteurs, privés et publics, opérationnels ou managériaux, tactiques ou stratégiques, la culture de “l’intelligence” dans ses dimensions variées (commerciale, opérationnelle, stratégique, etc.), le serait encore plus. En fait, il s’agit de deux dimensions complémentaires, qui s’enrichissent mutuellement, et qui, malheureusement, restent, encore aujourd’hui, marginales dans la pratique et surtout dans les mentalités. Ce sont deux dimensions “à très haute valeur exportatrice”, négligées, jusque-là, pour des raisons, encore une fois, culturelles…

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