Liban – France – Arabie Saoudite: DONAS et sa dangereuse politisation


Ni les quelques dizaines de missiles Milan prélevés en urgence sur les stocks de l’Armée française et livrés à l’Armée libanaise par le Ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian en personne (48), ni la multiplication des missions techniques menées à Beyrouth par les représentants d’ODAS et les entreprises concernées, ni les 20% du budget total de $3md effectivement versés par Riyad aux Français, ni les programmes ambiteux annoncés sur plusieurs années au profit de l’Armée de terre (45%), de l’Armée de l’Air (30%)  de la Marine (20%) et de la formation (5%), ne peuvent occulter une réalité: le programme franco-saoudo-libanais est extrêmement politisé et paraît de plus en plus décalé par rapport aux besoins opérationnels urgents des Forces Armées Libanaises. Cela risque de le déstabiliser, et d’affaiblir davantage l’Armée libanaise dans un contexte particulièrement dangereux pour le Liban.

Les décideurs

Le programme a été décidé par plusieurs acteurs dont seul le Président François Hollande est toujours aujourd’hui aux commandes dans son pays. Le Roi Abdullah Ben Abdulaziz est mort; son directeur de cabinet Khaled al-Tueïjri est évincé sans ménagement; la nouvelle équipe dirigeante revoit les priorités extérieures du royaume sous un seul angle pratiquement, celui de la confrontation avec l’Iran; le ‘superviseur’ saoudien du programme l’ex-Premier ministre libanais Saad Hariri est fragilisé par les changements au palais; le Président Michel Slaïman est sorti du pouvoir et son protégé l’actuel Ministre de la Défense Samir Moqbel se retrouve sur la touche. L’amiral Edouard Guillaud, qui a suivi la naissance et la progression du programme, en assure le suivi technique et opérationnel via ODAS, sous l’autorité de l’Elysée et de la Défense, avec un enthousiasme incertain…

L’axe franco-saoudien

L’environnement qui a permis le lancement et la confirmation du programme est en mutation permanente. Le partenariat stratégique franco-saoudien n’a jamais été aussi visible, et la France n’a jamais été aussi engagée pour les causes saoudiennes. Cela place, de facto, Paris dans le camp opposé au camp iranien et irano-hezbollahi, et fait de la France et de ses projets au Liban un acteur de la confrontation saoudo-iranoenne. Les divergences saoudo-américaines, depuis le rapprochement irano-américain, placent la France dans une position médiane entre Riyad et Washington, utile pour l’influence française mais inconfortable parfois sur des dossiers particuliers comme le dossier libanais où apparaissent certaines rivalités franco-américaines. Les clivages internes, au Liban, entre les camps pro-saoudien et pro-iranien, sur fond de tensions confessionnelles, mettent une pression supplémentaire sur la France, perçue comme hostile par certains, lorsqu’elle avance sur le dossier miné de l’armement des FAL “au détriment” du Hezbollah…

Les montages financiers

Côté financier aussi, des changements interviennent, à trois niveaux: (i) au total, Riyad promet $4md aux Forces armées et de sécurité libanaises ($3md pour DONAS, et $1md confié à Hariri), un montant qui n’est plus insignifiant eu égard des contraintes financières actuelles et des frais exceptionnels liés à la guerre au Yémen; (ii) le montage politique qui a permis de lancer le programme, et qui pouvait prévoir des montages financiers particuliers, s’est effondré partiellement, ce qui réduit l’attractivité du programme pour certains…; (iii) les échéances politiques nationales françaises intéressent, de plus en plus aujourd’hui, l’allié stratégique saoudien, ce qui nécessiterait davantage de recul, donc de délais, avant de poursuivre des programmes aux marges prometteuses tels que le programme libanais.

Les priorités opérationnelles

L’environnement militaire et sécuritaire ne cesse d’évoluer également, et bouleverse certaines priorités libanaises. Couplées aux contraintes industrielles et logistiques français, et même aux enjeux politiques franco-français dans certains cas, ces évolutions rendent superflues certaines acquisitions programmées dans le cadre de DONAS. L’Etat Islamique et les djihadistes d’al-Qaëda (Jabhat al-Nosra), qui poursuivent leurs conquêtes en Syrie et qui possèdent de relais non négligeables dans des régions frontalières et même sur le sol libanais, la guerre du Qalamoun qui se poursuit avec toutes ses implications tactiques et stratégiques sur le Liban, la cohabitation nécessaire sur le terrain, bien que contestée, entre les FAL et le Hezbollah, sont autant de facteurs qui imposent aussi une révision, en urgence, du programme DONAS.

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Ce programme, qui doit profiter à l’Armée libanaise et donc à l’Etat, paraît de plus en plus décalé, pour la multitude de raisons avancées précédemment. Progressivement, et faute d’un recentrage rapide du programme qu’il faudrait aussi et surtout réussir à dépolitiser, et sans une révision urgente de ses priorités, de son contenu et de son calendrier, DONAS risquerait de devenir un fardeau pour le Liban et pour l’ensemble des partenaires…

2 thoughts on “Liban – France – Arabie Saoudite: DONAS et sa dangereuse politisation”

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