Liban: A qui profite la fragilisation de l’axe franco-saoudien?


La Saudi Press Agency (19/02) a annoncé, en faisant référence à une source officielle anonyme, la décision de Riyad de suspendre ses programmes d’aides militaires à l’Armée libanaise et aux Forces de sécurité du Ministère de l’Intérieur. Depuis, cette annonce alimente la polémique, déjà très vive, au sein d’une classe politique libanaise, dangereusement divisée sur les questions régionales. Le camp pro-saoudien, qui défend naturellement la légitimité et la justesse de cette décision, l’explique par l’ancrage d’une partie du gouvernement libanais dans le camp pro-iranien hostile à l’Arabie saoudite. Le camp adverse lui trouve, avant tout, des explications saoudiennes, financières et politiques, avec l’idée d’en atténuer l’impact politique.

Le programme DONAS ($3md, piloté par ODAS, et qui profite exclusivement aux industriels français et à l’Armée libanaise) et le programme « complémentaire » ($1md, piloté par l’ancien PM libanais Saad Hariri, et qui profite aux Forces armées et de sécurité libanaises et à plusieurs fournisseurs étrangers) étaient extrêmement « politisés » dès leur lancement et étaient, à ce titre, fragilisés en permanence.

A ce stade, une série de questions s’imposent :

(i)                  Techniquement, que deviendront les donations saoudiennes, surtout que des commandes ont été effectivement passées (certaines au profit d’industriels français : Renault Truck Defense), des livraisons de matériels ont été faites (MILAN), et des paiements ont été faits aussi à des fournisseurs non-Français dans le cadre du programme « complémentaire » (comme pour financer le programme stratégique des Super Tucano) ?
(ii)                Politiquement, comment les Français, de loin les plus concernés, vont-ils gérer l’impact de cette décision saoudienne, arbitraire sinon capricieuse, sans que leurs intérêts avec les Saoudiens (en Arabie saoudite et sur d’autres marchés) ne soient affectés ?
(iii)               Militairement, quel impact aura le gel (ou l’annulation) des programmes sur la sécurité et la stabilité du Liban, maintenant que le pays est très directement impliqué dans la guerre contre le terrorisme (le commandant de l’Armée le général Jean Kahwaji se trouve au Koweït pour participer à la réunion de la coalition internationale contre Daech) ?
(iv)               Comment cette décision, que certains, à Beyrouth, tiennent à lier à d’autres décisions saoudo-arabes (boycott économique etc.), affectera le rapport des forces politiques et militaires interlibanais ?
(v)                Quelles incidences pourrait avoir l’affaiblissement de l’axe franco-saoudien (très visible aujourd’hui à travers l’échec du programme DONAS notamment, et qui aurait dû fournir un point de chute inestimable à Paris et Riyad au sein de l’Armée libanaise) sur la présence française au Liban (d’autant que la politique libanaise de l’Elysée, si politique il y a encore aujourd’hui, n’est que le pâle reflet de la politique saoudo-libanaise héritée de l’ère chiraco-haririenne) ?
(vi)               Comment les autres partenaires internationaux (les Etats-Unis où le général Jean Kahwaji vient d’effectuer une visite de plusieurs jours au cours de laquelle il a obtenu de nouvelles assurances sur l’élargissement et l’accélération des programmes d’aides US aux FAL) et régionaux (l’Iran qui peut désormais, en toute légalité, concrétiser ses promesses d’aides aux FAL, et qui ne cesse, surtout, d’élargir son influence politico-sécuritaire au Liban via le Hezbollah) vont-ils réagir à cet échec franco-saoudien ? « L’axe franco-saoudien » s’effacera-t-il au profit d’un axe … « américano-iranien », comme l’exigeraient les impératifs du combat contre Daech ?

Cette décision saoudienne peut ne pas être irrévocable. Elle peut n’être qu’un outil de pression, supplémentaire, utilisé par les Saoudiens afin de contenir l’offensive irano-chiite au Liban, qui se fait, à l’évidence, au détriment de l’influence saoudo-sunnite. La France, qui se retrouve au centre de ces tiraillements, comme le lui imposent ses choix politiques stratégiques (confirmés, surtout, du temps de l’hégémonie des néoconservateurs au Quai d’Orsay), a intérêt à prendre le recul nécessaire pour opérer une réévaluation générale de sa politique moyen-orientale, arabe, levantine, et libanaise. Le risque pour elle est qu’elle court, certainement, le risque d’opérer un repli sur le plan régional pour une série de raisons : l’entrée dans la période pré-électorale, le remaniement à la tête du Ministère des Affaires étrangères, les incertitudes liées aux choix stratégiques en termes d’alliances (Arabie saoudite) alors que Paris s’ouvre, en parallèle, sur l’Iran… Paris doit prendre le temps de « souffler » en réévaluant son action au Liban (où l’Elysée adopte systématiquement les points de vue d’un Saad Hariri en perte de vitesse à Riyad et à Beyrouth : c’est le cas avec la candidature du député Slaïman Frangieh, c’est le cas aussi avec les garanties qu’il portait à Paris, il y a quelques mois seulement, sur l’implémentation de DONAS, sans parler du dossier syrien et du dossier du Hezbollah), sans prendre le risque pour autant de se mettre hors-jeu…

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MESP a publié sur son site une série de notes, ouvertes ou réservées à ses clients, sur le programme DONAS et la politique de la France au Liban. Nous vous invitons à vous y intéresser :

« Liban : Présidentielle : Pourquoi la France a tout faux ? »
« Liban – France : Prisonnier d’enjeux régionaux, DONAS survit tant bien que mal »
« Liban : Relance (partielle) du programme DONAS : timing politique ou militaire ? »
« Liban – France – Arabie saoudite : DONAS et sa dangereuse politisation »
« Liban – France – Arabie saoudite : Armement : Le signal de départ est donné »
« Moyen-Orient – France : Armement : ODAS et l’indispensable communication de crise »
« Liban : Aides françaises aux FAL : saucissonnage du programme franco-saoudien »
« Liban – Arabie saoudite – France : Opération tripartite au profit de l’Armée libanaise »
« Liban – France : Pour Thales, le ‘hasard’ fait bien les choses… »
« Liban : Programmes d’armement : quels enjeux pour Beyrouth et pour ses partenaires ? »
« Moyen-Orient – France : Riyad fait chanter Paris : un Président pour $3md »