Arabie saoudite–France: Pas de rupture, mais un nécessaire rééquilibrage


« François Fillon (est) avec Bachar el-Assad et l’Iran ». C’est le titre choisi par un quotidien saoudien à diffusion panarabe et propriété d’un prince de la famille royale (al-Hayat, le 23/11), pour annoncer un changement radical de la politique arabe et moyen-orientale de la France si Fillon, qui est présenté comme « pro-russe », devenait Président. En résumé, et selon cette correspondance de Paris, le changement serait en faveur de la Syrie de Bachar el-Assad et de l’Iran, et au détriment de l’Arabie saoudite…

L’analyse résume le raisonnement binaire qui sévit au sein de certaines écuries politiques parisiennes et administrations françaises qu’on peut soupçonner d’alimenter ce type de réflexions reprises, dans le temps mort de la période pré-électorale, par les représentants des médias étrangers et arabes à Paris. D’ailleurs, la publication de ce type d’article, avec ce titre en particulier, suppose que les Saoudiens n’ont pas, à ce jour et cela est normal au regard du calendrier politique français et des évolutions internationales (Donald Trump aux Etats-Unis), un point de vue définitivement arrêté sur l’avenir de leurs relations avec Paris.

Sur les réseaux sociaux, les Fillonnistes, emportés par l’ivresse du succès et dépassant la lucidité de leur champion lors des débats télévisés, et les sympathisants du Front National, fidèles à leur engagement anti-wahhabite, vont parfois plus loin que les analystes et autres experts du Moyen-Orient, en annonçant une « rupture », pas moins que ça, avec l’Arabie saoudite.

Aujourd’hui donc, on voit émerger un courant, au sein de l’administration française qui a le plus donné à l’Arabie saoudite, qui semble douter de plus en plus de cette alliance franco-saoudienne. Cela ne vient pas du néant… En effet, le retour sur investissement du soutien français à l’Arabie saoudite se fait réellement attendre…. Le gouvernement français, un des gouvernements les plus justement taxé de pro-saoudien, serait-il déçu de son alliance, avec l’Arabie saoudite ?

François Fillon, s’il devenait président, et s’il devrait revoir la politique régionale de la France comme il l’annonce, serait traité différemment par l’équipe saoudienne dirigeante. Contrairement à une équipe en partance, et quel que soit le niveau des relations stratégiques franco-saoudiennes, un nouveau pouvoir qui s’installera en France en mai prochain aura toute l’attention des dirigeants saoudiens pour une série de raisons : éviter de perdre un allié stratégique au profit exclusif de l’axe adverse, préserver cet acquis stratégique qui est d’entretenir une alliance, forte et indépendante, au sein du camp occidental, etc.

En effet, la France a montré ces dernières années sa capacité à répondre au besoin de ses partenaires arabes en matière d’autonomie stratégique. Elle saura toujours offrir à ses partenaires, indépendamment du locataire de l’Elysée d’ailleurs, le respect total de leur souveraineté, et une compréhension de leurs priorités spécifiques. Cette spécificité française sera particulièrement appréciée dans le contexte géopolitique actuel…

Fillon président ne choisira certainement pas de rompre avec les Saoudiens. Il appartient résolument à l’école réaliste au plan des relations internationales qui consiste à considérer les Etats pour ce qu’ils sont et non pas pour ce qu’on rêverait qu’ils soient ou qu’ils devraient devenir…

Au plan international, un Etat n’a pas à avoir des amis, il a d’abord et surtout des intérêts. Le retour tant attendu à cette vision Gaullienne des relations internationale à la fois décomplexée et lucide devrait mettre la France au cœur du jeu surtout dans le monde arabe où seul le rapport de force compte et alors qu’un doute très puissant existe chez les dirigeants du Golfe sur la solidité et la pérennité de l’engagement américain à leurs côtés.

Fillon président ne choisira certainement pas d’installer la France sur l’axe syro-irano-russe, tant redouté par certains milieux parisiens mobilisés par les cercles pro-saoudiens… Il pourrait juste souhaiter mettre fin à l’ostracisme qui frappe cet axe et nuit gravement à toute forme de résolution des crises au Levant.

Pour leur part, les Saoudiens auront toujours besoin d’une France présente et active sur les dossiers régionaux, et une France gaulliste par essence. Ils savent qu’en choisissant de traiter avec les Etats-Unis et la Russie, Fillon président disposerait d’une marge de manœuvre encore plus grande sur les dossiers intéressant son pays, y compris au Moyen-Orient.

En refusant la soumission au double diktat de l’Otan et de Moscou, Fillon, s’il était élu, réinstallerait la France dans un camp médian, celui de la troisième voie qu’elle retrouve aujourd’hui progressivement. Son indépendance politique ne sera que plus forte avec une indépendance technologique, et une capacité d’autonomie en matière de défense et de diplomatie. L’attractivité de la France en tant que partenaire pour des pays comme l’Arabie saoudite en sortirait alors renforcée.

Toutefois, il faut bien mesurer, que la pérennité des succès économiques français dans la région, restera tributaire de ceux qui pratiquement et au quotidien incarneront, au-delà du président lui-même, cette politique. Si on s’intéressait de près aux exportations en matières technologiques et militaires en particulier, on voit bien que les succès de l’équipe sortante reposent sur les liens étroits et la solide confiance entre le Président et son Ministre de la Défense. Ils ont fondé la crédibilité de la France dans la région ces quatre dernières années. On peut justement s’interroger sur la poursuite de tels succès : sur qui reposeront-ils ? Qui sera le prochain Le Drian ?  Une partie de la réponse est dans cette question !