Saad Hariri puis Michel Aoun à l’Elysée: que peut faire Emmanuel Macron pour le Liban et pour la France?


Publié dans le numéro 8 de la LettreM, 29 août 2017.

Deux visites essentielles pour redynamiser les relations franco-libanaises, après un passage à vide : celle du Premier ministre Saad Hariri à l’Elysée le 31/08 et celle du Président Michel Aoun prévue pour le 25/09. Le Président Emmanuel Macron ne fait pas dans le « double emploi » en les recevant presque simultanément. Au contraire, il écoutera deux discours, semblables dans la forme mais nuancés, voire différents ou même divergents, dans le fond. La troisième voix libanaise, la voix chiite qu’incarne l’axe Berri-Nasrallah (Amal-Hezbollah) et qui est désormais dominante, Macron l’entend et l’entendra via Baabda ou… Téhéran. Quant à « la troisième voie », que quelques personnalités politiques libanaises désemparées, ou même une société civile désorientée, prétendent aujourd’hui incarner, elle est, en réalité, inexistante. Le paysage politique libanais est clairement divisé, verticalement, entre deux camps aux ramifications régionales et internationales nettement visibles et clairement assumées.

Que peut faire la France pour contribuer à organiser une cohabitation intelligente entre ces forces que tout semble opposer ?

Saad Hariri, qui a hérité de son père l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, et ses relations françaises et ses relations saoudiennes, doit maintenant se montrer digne de cet héritage et lui épargner le sort d’un autre héritage, matériel : Saudi Oger… En Arabie saoudite, le pouvoir a changé de mains, et la politique libanaise du nouvel homme fort le Prince héritier Mohammad Ben Salman Ben Abdulaziz (attendu en septembre à Paris) n’accorde pas aux Hariri, dans le contexte actuel, l’exclusivité ni même l’appui qu’ils auraient espérés. En France, l’équipe au pouvoir aujourd’hui respecte les grandes orientations, historiques et affectives, de l’Elysée à l’égard du Liban. Mais elle planche encore aujourd’hui sur l’élaboration d’une véritable stratégie moyen-orientale, mise à jour de manière pragmatique, et qui permettrait de délimiter les contours de la nouvelle politique libanaise de la France. Hariri a besoin de se refaire une double légitimité, pour se repositionner sur l’axe Paris-Riyad : une légitimité libanaise, par les urnes (élections prévues en 2018), et une légitimé saoudienne, par … cooptation royale (son cas est étudié au palais où il a été reçu par MBS, avant sa visite à la Maison-Blanche).

Quant à Aoun, il pense disposer d’une réelle marge de manoeuvre vis à vis des acteurs régionaux qui comptent sur la scène libanaise : l’Arabie saoudite (où il a effectué sa première visite officielle après son élection, sans obtenir réellement l’adhésion du royaume à son projet politique) et l’Iran (où il est attendu après New York et Paris). Aoun n’a pas véritablement un défaut de légitimité, mais il est un fait, c’est qu’il est arrivé au pouvoir dans le cadre d’un package-deal qui l’emprisonne en réalité dans le camp du Hezbollah. Cela ne doit pas l’empêcher, en tant que Président de tous les Libanais, de prétendre à un rôle d’arbitre entre les deux camps qui s’opposent au Liban: le camp pro-iranien et le camp pro-saoudien. Téhéran et Riyad, qui viennent chacun de dépêcher à Beyrouth un “haut commissaire” (l’adjoint du MAE pour les affaires arabes et africaines Hussein Jabiri Ansari pour l’Iran et le Ministre d’Etat pour le Golfe Thamer al-Sabhan pour l’Arabie saoudite) peuvent bien jouer son jeu, pour les besoins de leur prochaine confrontation ou plutôt pour les besoins de leur future… cohabitation.

La France pourrait y voir une fenêtre de tirs, qu’elle exploiterait afin de réussir son repositionnement au Liban (où le Président Emmanuel Macron a annoncé le 29/08 qu’il se rendra au printemps 2018 dans le cadre d’une tournée régionale incluant aussi Israël, les Territoires palestiniens et la Jordanie).

Paris, qui s’ouvre sur l’Iran sans prendre le risque de perdre l’Arabie saoudite, tente un retour en force en Irak (où viennent de se rendre les Ministres de l’Europe et des Affaires étrangères et des Armées, Jean-Yves Le Drian et Florence Parly respectivement) où elle se retrouve, comme au Liban, à l’intersection des intérêts saoudo-iraniens. En coordination aussi avec les Russes et les Américains, les Français pourraient proposer à leurs partenaires régionaux et à la communauté internationale d’agir là où d’autres n’en seraient pas capables ou seraient moins performants. C’est notamment le cas au Liban, où Paris pourrait bien contribuer à organiser la cohabitation entre deux influences que tout oppose: l’influence irano-chiite et l’influence saoudo-arabo-sunnite. Cela se ferait dans l’intérêt du Liban, surtout si la France apprenait des erreurs du passé (lorsque la complicité franco-saoudienne encouragée par celle qui existait entre le Président Jacques Chirac et le PM libanais Rafic Hariri, légitimait l’occupation syrienne du Liban au nom, aussi, d’une volonté de faire cohabiter deux axes géopolitiques opposés…).

Pour Emmanuel Macron, l’ordre du jour des discussions avec les responsables libanais comprend, logiquement : la crise des réfugiés (crise existentielle pour le Liban qui vit un véritable bouleversement démographique), le respect de la souveraineté du Liban chère à la France (frontières, FINUL, ingérences), la Syrie (ou comment informer Hariri que Bachar el-Assad risque de rester « indéfiniment » au pouvoir de manière « provisoire », et comment entendre Aoun annoncer aux Français cette même évidence…), la guerre contre le terrorisme (soutien à l’Armée libanaise, échanges de renseignements, etc.), les contraintes financières et économiques grandissantes (invitation à élargir la présence économique française (en visant aussi l’exploitation du gaz offshore libanais, la reconstruction de la Syrie et de l’Irak).

L’occasion d’insister sur la culture, parent pauvre de l’agenda franco-libanais, et qui est pourtant cruciale dans le contexte actuel…

Au-delà de cet ODJ, classique, le Président Emmanuel Macron ne manquerait pas l’occasion de discuter avec Hariri puis Aoun de l’architecture optimale qu’il faudrait envisager pour réussir une cohabitation intelligente et sereine au Liban entre l’Iran et l’Arabie saoudite. La visite du PH saoudien MBS à l’Elysée sera l’occasion d’avancer sur ce dossier, en attendant un indispensable sommet franco-iranien…