CCG: Pronostic vital engagé


Dans son interview le 29/10 sur CNBC, l’Emir du Qatar Tamim Ben Hamad Al Thani révélait que Riyad et Abou Dhabi ont rejeté une proposition américaine pour tenir un sommet, prochainement, afin de trouver un règlement à la crise qui secoue depuis plusieurs mois le Golfe et qui oppose Doha au « quartet » [Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats Arabes Unis et Egypte]. La proposition, que le Président Donald Trump aurait faite aux belligérants, aurait donc été rejetée par le Prince héritier d’Arabie saoudite Mohammad Ben Salman Ben Abdulaziz et par celui d’Abou Dhabi Mohammad Ben ZayedAl Nahyan. Cela expliquerait les récentes accusations du Secrétaire d’Etat Rex Tillerson, à la veille de sa dernière tournée régionale, adressées au camp saoudien pour « non coopération ». 

Profitant de cette tribune américaine et internationale, TBH s’est dit une nouvelle fois ouvert à des négociations qu’accueillerait le Président Trump, alors que la médiation koweïtienne fait du surplace

Toujours sur CNBC, TBH n’a pas exclu l’éventualité d’une « attaque » contre le Qatar qui plongerait la région dans un chaos encore plus grand. Il va même jusqu’à parler d’attaque « militaire » : « si une action militaire intervient, la région entrera dans le chaos » prévient-il. 

Réagissant à chaud aux propos de TBH, le quartet a fait savoir, par la voix du Ministre bahreïni des Affaires étrangères cheikh Khaled Ben Ahmad Al Khalifa (@khalidalkhalifa) que “la bonne démarche pour préserver le CCG consisterait à geler l’adhésion du Qatar jusqu’à ce qu’il revienne à la raison et accepte les demandes de nos pays” (30/10). Si ce n’est pas une exclusion du Qatar du CCG, cela y ressemble fortement.  

A la veille du sommet annuel du Conseil arabe de Coopération du Golfe, prévu initialement en décembre au Koweït, ces évolutions posent forcément la question de la survie même de ce conseil. 

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Le CCG perd-il sa raison d’être ?

Conçu dans l’urgence en 1981, le Conseil arabe de Coopération du Golfe est aujourd’hui à bout de souffle. Le réflexe communautaire, au fondement de cette ambition fédératrice, ne joue plus pleinement. Pourtant, ce ne sont pas les menaces, extérieures et intérieures, qui manquent. Au contraire. Le sponsor américain, qui a imaginé le CCG comme dispositif d’intégration militaire notamment, est malgré tout toujours impliqué dans les affaires du Golfe. Mais, ni les menaces qui se multiplient et s’élargissent, ni les incitations américaines à l’intégration, ne font plus avancer le CCG. La faillite de cet ultime noyau fédérateur au sein du monde arabo-sunnite s’explique par trois éléments essentiels : 

(i) la libération des ambitions hégémoniques de l’Arabie saoudite à la faveur d’une série de changements internes et régionaux ; 

(ii) les divergences de plus en plus grandes dans la perception des menaces par les classes dirigeantes qui se renouvellent ; 

(iii) la mollesse de l’engagement américain qui laisse entrevoir, à partir des capitales du Golfe, un multilatéralisme qui relativise encore plus la prédominance des Etats-Unis. 

L’hégémonisme saoudien fait peurL’Arabie saoudite ne fait plus l’unanimité au sein du club monarchique. L’aventurisme de ses nouveaux dirigeants ainsi que son manque de tolérance à l’égard des velléités d’indépendance de ses voisins font peur. Le royaume saoudien, et son nouveau Prince héritier Mohammad Ben Salman Ben Abdulaziz, entendent imposer leurs vues aux autres Etats qu’ils considèrent naturellement sous leur influence et tolèrent de moins en moins d’écart de leur part sur les questions stratégiques, notamment sur l’Iran. Cette attitude, qui se radicalise, fait émerger des doutes certains autour de l’Arabie saoudite.

Les menaces sont perçues différemment. L’interprétation des menaces par les six Etats membres est tout sauf homogène: des axes se font et se défont au gré de l’évolution des menaces et de leur perception par Riyad, Abou Dhabi, Doha, Koweït-City, Manama et Mascate. Même si les six Etats se sentent davantage menacés qu’auparavant, leurs perceptions de ces menaces sont de plus en plus différentes voire divergentes. Ils ont tendance à s’attarder sur ce qui les divisent plutôt que sur ce qui les rassemble. Cela ne joue pas non plus en faveur de l’intégration régionale, d’autant plus que pour certains, les menaces proviennent de l’intérieur même du CCG…

Washington perd son monopole. Les deux mandats Obama n’ont pas joué en faveur d’une plus grande cohésion entre Riyad et les autres monarchies. Le CCG a donc vu son étoile américaine s’éloigner laissant place à une scène régionale multilatérale, résultat des forcings russe, européen et asiatique. Ainsi, alors que les américains étaient le moteur historique de ce projet d’union, leur engagement actuel est questionné. Dans ce contexte, une contre-attaque diplomatique, comme celle qu’on observe actuellement, n’est plus suffisante pour garantir une adhésion unanime des Etats membres qui regardent tous au delà des épaules américaines.    

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 Le CCG peut-il encore être sauvé ?

A l’approche du sommet du CCG, prévu pour décembre au Koweït, la crise du Qatar fragmente l’unité de l’organisation et la plonge dans une crise existentielle sans précédent. Si le club des pétromonarchies a par le passé survécu à ses tensions internes, le conflit, qui a éclaté au grand jour en juin dernier, coïncide avec un contexte régional et international changeant et laisse planer le doute sur l’avenir de l’organisation vieille de 35 ans.

Jusqu’ici le fonctionnement de l’organe de coopération des monarchies sunnites semblait assujetti à la perception d’un danger imminent : quand ils se sentaient menacés les souverains coopéraient. C’est la crainte de l’exportation de la révolution iranienne qui est à l’origine même de la création du Conseil en 1981. De même, le réflexe communautaire a joué pendant la guerre Irak-Iran, puis lors de l’invasion du Koweït, ensuite pendant les agitations du « printemps arabe » lors desquelles les chefs d’Etat se sont conjointement opposés aux soulèvements au moyen d’aides logistiques et financières (Egypte, Tunisie) ou du déploiement du « Bouclier de la Péninsule » à Bahreïn. Réciproquement quand l’environnement est perçu comme moins hostile, les velléités de chacun ressurgissent et les projets de coopération, y compris ceux relevant du domaine économique sont reportés (la libre circulation des personnes est à ce jour la seule réalisation régionale aboutie, abstraction faite du blocus actuel contre le Qatar). 

L’Iran, autrefois pilier de la stratégie américaine dans le Golfe avant son basculement dans le camp adverse, fait peser une menace sur les pays du CCG qui justifie à leurs yeux un plus grand rapprochement stratégique avec leur partenaire historique américain. Pour mieux assurer la sécurité de cet ensemble homogène en apparence, Washington se devait de promouvoir une intégration militaire avancée, faisant de la défense et la sécurité la raison d’être de l’organisation d’un point de vue américain. 

Toutefois, alors que les menaces se diversifient ou se transforment, et que le sponsor principal allège son engagement au gré de ses priorités stratégiques, le réflexe de coopération qui s’observait jusqu’ici s’affaiblit. Pire, le CCG se déchire au motif de rivalités fratricides. 

Exception faite de Bahreïn, la crainte d’une hégémonie et de l’ingérence du grand frère saoudien a toujours pesé sur le CCG. En 2014 l’émir du Koweït cheikh Sabah el-Ahmad Al Sabah s’opposait à l’idée saoudienne d’une force de sécurité destinée à intervenir dans les affaires domestiques des pays membres et retardait de facto la finalisation de l’accord de sécurité commune. L’expression cette fois ouvertement assumée de l’opposition à l’hégémonie saoudienne par le Qatar semble aujourd’hui changer la donne. Déjà en 2014, l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et Bahreïn rappelaient leurs ambassadeurs de Doha afin d’isoler le micro-état qui, malgré sa petite taille, parvenait à instaurer un rapport de force vis à vis de ses partenaires. 

Depuis, sous l’impulsion du jeune émir TBH, le Qatar a poursuivi sa diplomatie régionale multilatérale en assumant son soutien aux Frères Musulmans (financièrement et via sa l’influence d’al-Jazeera), mais aussi en dialoguant avec Téhéran avec qui il partage la plus grande réserve gazière mondiale, ce qui a provoqué l’ire de Riyad. Sa stratégie de projection de puissance globale (multiplications des accords bilatéraux, investissements à haute visibilité, soft power par divers moyens dont le sport), a également contrarié les EAU avec qui il partage des stratégies communes (diplomatie de rente, soft power). Cela lui a valu d’être mis au ban du CCG.

Alors que la crise s’enlise, les divergences se creusent et le CCG est plus que jamais fragmenté. L’axe constitué par Riyad, Abou Dhabi, Manama et Le Caire (qui ont mis leurs querelles traditionnelles en sourdine) et emmené par les deux princes héritiers Mohammad Ben Salman Ben Abdulaziz et Mohammad Ben Zayed Al Nahyan maintient ses positions et s’adonne à un Qatar-bashing particulièrement violent via une stratégie de lobbying d’une rare agressivité. Avec le blocus, MBS joue sur un acte d’autorité fort dont il attend des résultats. Si le Qatar ne cède pas à ces injonctions le préjudice politique et la perte d’influence pourraient en effet être importants. Oman dont l’accointance avec le régime de Téhéran n’est pas tenue secrète, est venu en aide au Qatar en ouvrant une ligne maritime notamment. Le sultan Qabous Saïd Al Boussaïdi, affaibli par sa maladie, est resté neutre dans la crise, ce qui n’est pas sans froisser Riyad et Abou Dhabi. L’Emir du Koweït cheikh Sabah el-Ahmad Al Sabah a été chargé de tenter une médiation, avec les encouragements des Américains. Même si les deux parties semblent s’entendre sur la personne de celui qui fut pendant 40 ans (1963-2003) le Ministre des Affaires étrangère du Koweït, les négociations n’ont pas abouti et ont systématiquement été bloquées par le camp saoudien tandis que le Qatar se dit, quant à lui, prêt à négocier. Alors qu’il tente de reporter le sommet du CCG à 2018, pour éviter un trop grand embarras dans le contexte actuel de désunion, l’Emir du Koweït multiplie les interventions en alertant sur les risques irrémédiables d’effondrement de ce qui semble être la dernière plateforme de la coopération interarabe. 

Coté américain, la récente visite du Secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson à Riyad puis à Doha rappelle que la stratégie américaine mise toujours sur la réunification du CCG, faisant bloc face à l’Iran et à la menace du terrorisme islamique. A Riyad, d’où le Président Donald Trump lors de son premier déplacement international.

Toutefois, même si Trump tranche avec le style de son prédécesseur qui entretenait des relations glaciales avec la famille royale saoudienne, il semble s’inscrire dans la même logique d’un interventionnisme plus mesuré, comme en témoigne la longue passivité américaine lors de cette crise. La récente visite du Roi Salman à Moscou, la première d’un souverain saoudien, et la signature d’une lettre d’intention portant sur des missiles S-400 en est l’une des conséquences directes. Ce pragmatisme saoudien empreint de multilatéralisme questionne la primauté américaine dans le Golfe. Ainsi, là où la puissance américaine se désengage, le Kremlin fait preuve d’un opportunisme intelligent rendu possibles par des investissement en moyens dans la région (en Syrie, avec l’Iran et plus récemment au Liban). Le parapluie américain, matrice existentielle du CCG semble là aussi faire défaut à une organisation qui se questionne sur sa raison d’être…  

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L’avenir du CCG est donc mis en question et plusieurs scénarios restent envisageables. L’exclusion, officielle, du Qatar ne semble pas plausible au vu de la position américaine et des positions omanaises et koweitiennes pour qui cette issue n’est pas recevable dans le contexte actuel. Le CCG pourrait-il être noyé dans un ensemble arabo-islamique plus vaste (opposé à l’Iran) comme le souhaitait l’Arabie Saoudite dès 2013 ? Connaîtrait-il le même sort que la Ligue Arabe en étant sérieusement mis au second plan au profit d’alliances de circonstances ? 

Ainsi, alors que les menaces sont au plus haut, le reflexe sécuritaire qui était le principal catalyseur de coopération au sein du CCG, ne s’observe pas. De même, la matrice essentielle qu’était le soutien américain à la défense de l’organisation n’est plus aussi évidente.  Aussi, le changement de générations chez les souverains ne semble pas bénéficier à la coopération inter-CCG à l’image du très offensif couple MBS-MBZ pour qui l’organisation signifie beaucoup moins que leurs prédécesseurs…  Dans ces conditions, et alors que la nouvelle classe dirigeante saoudienne est plus que jamais tentée par une attitude hégémonique à l’égard de ses voisins, le scénario de l’effondrement de l’organisation n’est aujourd’hui plus un sujet tabou…