Le Drian en Iran: La diplomatie française montre ses limites


Publié dans le numéro 21 de la LettreM.

Si son objectif est de maintenir le contact et de poursuivre le dialogue avec Téhéran, la visite du Ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian en Iran aurait été utile, nécessaire et même indispensable. Pour les autres objectifs, plus ambitieux, et si problématiques dans le contexte géopolitique actuel (accord nucléaire, influence régionale de l’Iran), c’est nettement moins évident, même s’il faut davantage de recul pour prétendre à une évaluation pertinente.

Après un ou même deux reports, la visite à Téhéran du Ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a donc finalement eu lieu le 5 mars, offrant à JYLD, venu dire les quatre vérités aux Iraniens, l’occasion aussi de montrer son intérêt pour le soft power en inaugurant officiellement l’exposition du Louvre au Musée national iranien.

En renonçant à se présenter, comme prévu, à cette cérémonie au Musée national, le Ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif adressait à son homologue français un signal fort et peu diplomatique pour lui annoncer l’ouverture d’un nouveau round de tractations entre l’Iran et la France, autrement plus dur et plus serré que les rounds précédents. Les milieux ultraconservateurs et leurs relais médiatiques ont fait le reste pour déstabiliser et décourager celui que le journal Javan présentait, en une de son édition du 05/03, comme « le laquais parisien de Trump » …

Cette visite, pourtant préparée par une série de contacts entre responsables iraniens et français, et surtout par un entretien téléphonique, la veille (4 mars), entre les Présidents Emmanuel Macron et Hassan Rouhani, a-t-elle atteint ses objectifs ?

  • Contenir l’offensive du président américain Donald Trump contre cet accord, dont les Etats-Unis menacent de se retirer si les Européens n’ont pas trouvé de solution en mai prochain.
  • Rassurer l’Iran sur l’engagement de la France et des Européens à respecter l’accord nucléaire, un engagement dont doutent de plus en plus les Iraniens maintenant qu’ils sont convaincus de l’intention de Trump de neutraliser les interventions européennes.
  • Appuyer les intérêts de la France, y compris ses intérêts économiques en Iran (la France est le 2ème partenaire commercial de l’Iran au sein de l’UE, derrière l’Italie, avec des échanges commerciaux de plus de €3,69md en 2017, et une hausse de 79,64% par rapport à 2016).

A priori non, s’il on en croit même les milieux réformistes qui ne voient aucune nouvelle proposition concrète portée par JYLD. Les plus optimistes affirment, désarmés, qu’il est tôt pour répondre réellement à cette question.

Pourtant, la visite en elle-même, et malgré les annonces critiques, voire cyniques, entendues la veille à Téhéran de la bouche des plus radicaux, constitue un pas important sur la voie de la stabilisation des rapports entre les deux pays. Ça c’est en théorie, car après la fin des discussions franco-iraniennes, on comprend que par « stabilisation », on voudrait plutôt dire, dans le contexte actuel, qu’on a pu éviter un effondrement total, selon les plus pessimistes…

A Téhéran, JYLD était mal à l’aise dans son rôle de Ministre des Affaires étrangères et dans celui de médiateur, face aux interlocuteurs iraniens rigides et déterminés. On le soupçonnait à son arrivée, au début de sa visite officielle, puis le malaise se confirmait au cours des heures qui suivaient les premiers contacts…

Maintenir le dialogue avec l’Iran pour continuer à « parler à tout le monde » …

Le Président Emmanuel Macron, que le journal Sazandegi (5 mars), libéral et proche de Rouhani, présente comme étant « l’Obama français », venait de reporter ses visites en Irak et au Liban, deux pays sous influence iranienne, et s’apprête à recevoir à Paris, en avril, le Prince héritier saoudien Mohammad Ben Salman Ben Abdulaziz, et à se réunir à Washington avec le Président Donald Trump (avant la date fatidique de mai).

Le timing de la visite à Téhéran de son MAE paraît, sous cet angle, simplement logique et opportun, d’autant que l’ordre du jour officiel des discussions de JYLD avec les autorités iraniennes, annoncé par Paris, porte sur les trois incontournables sujets du moment :

  • L’accord nucléaire que la France « est déterminée à préserver ». Sur ce dossier, aucun volet n’est renégociable désormais pour les Iraniens qui affirment en même temps (par la voix du Président Hassan Rouhani) qu’ils ne violeront pas unilatéralement le deal. Ici, les pressions sur la France et l’Europe semblent surtout venir de Washington et, dans une moindre mesure, de partenaires arabes.
  • Le programme balistique iranien « source de préoccupation majeure pour la France et ses partenaires ». Sur ce dossier aussi, JYLD a reçu une fin de non-recevoir de la part des Iraniens qui refusent d’ouvrir un dialogue autour de ce qu’ils considèrent comme le cœur de leur stratégie de défense nationale et de dissuasion.
  • L’action régionale de l’Iran et qui « emporte également des conséquences déstabilisantes pour la région »: en Syrie (sur ce dossier, au cœur de l’entretien téléphonique Macron-Poutine le 4 mars, Rouhani a dit à Le Drian qu’il n’y a aucun autre moyen que de renforcer le gouvernement central à Damas pour régler la crise syrienne), en Irak, au Yémen (l’Iran invite la France à arrêter de livrer des armes aux Saoudiens) et au Liban (Paris refuse « le corridor territorial » entre l’Iran et le Liban…). Et si les Français avaient encore quelques doutes sur l’inflexibilité des Iraniens sur ce dossier, le guide de la révolution l’ayatollah Khamenai est monté au créneau personnellement, le 08/03, pour leur réaffirmer que l’Iran ne négocie pas son influence régionale avec les Etats-Unis ou l’Europe.

L’autre objectif de la visite à Téhéran de JYLD est de maintenir un dialogue, franc et constructif, avec les dirigeants iraniens, et de toujours montrer aux Iraniens et aux autres acteurs régionaux la marge de manœuvre et les capacités d’action dont dispose la France dans le contexte actuel. Cet objectif est partiellement atteint s’il on en juge par sa franchise… Mais pour qu’il puisse être traduit en gains géopolitiques pour la France, il a besoin d’être consolidé par des résultats concrets. Macron, qui entend maintenir sa visite en Iran, prépare ainsi son dossier iranien qu’il ira vendre dans les instances européennes et internationales, et auprès de l’allié saoudien et de l’allié américain. Pour Paris, la visite de JYLD paraissait, à ce titre, indispensable, malgré les obstacles.

Les conservateurs mènent l’offensive

JYLD aura subi toutes sortes de pressions médiatiques et psychologiques de la part de ses interlocuteurs iraniens, jusqu’au jour de son arrivée à Téhéran, et pendant son séjour et ses rencontres et activités officielles. Des reports presqu’injustifiés de cette visite, des annulations de réunions pendant la visite, des critiques, violentes pour certaines, des politiques et actions menées par la France sur divers dossiers régionaux, des mises en garde même adressées à la France (comme pour ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite engagée dans la guerre au Yémen).

Tehran Times, journal iranien de langue anglaise, annonce, le 4 mars, photo de JYLD à l’appui, que « l’arme de séduction massive atterrit à Téhéran », alors que les milieux radicaux, y compris des responsables militaires, affichaient une fin de non-recevoir face aux demandes françaises relatives au programme balistique iranien (Tasnim affirme, en faisant référence à des sources militaires, que le programme balistique iranien ne sera pas arrêté, alors que le Secrétaire Général du Conseil de Sécurité Nationale Ali Shamkhani réaffirmait devant Le Drian, et en tenue militaire au titre d’ancien commandant de la Marine, que ce programme fait partie intégrante de la politique de défense de l’Iran …).

D’ailleurs, le Tehran Times ne manque pas de rappeler que si le peuple français est connu pour sa capacité de séduction, « il serait naïf de penser qu’il s’agit uniquement d’amour ». Le journal, qui parle de « messages durs » portés par Le Drian, revient sur les déclarations (3 mars) du Ministre français sur la nécessité pour l’Iran de gérer les demandes de l’Europe en matière de missiles balistiques « ou de risquer de nouvelles sanctions ». C’est un jeu d’équilibriste qui semble dur à exécuter par JYLD… Pourtant, le Ministre français a un dialogue franc et direct avec le Président Hassan Rouhani, le Ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif qui n’a pas manqué de dénoncer (04/03) « l’extrémisme de l’Europe à l’égard de l’Iran », le chef du Parlement Ali Larijani (qui a annulé sa rencontre avec Le Drian) et le SG du CSN Ali Shamkhani.

Le 5 mars, l’agence de presse MEHR (MNA) décide de publier un rapport établi par ses équipes et qui recommande, en somme, au Ministère iranien des Affaires étrangères d’adopter une position plus dure à l’égard de la France… Le rapport, intitulé « La longue histoire des tergiversations de la France avec l’Iran » (« France’s long history of playing with Iran »), remonte aussi loin dans les relations bilatérales pour arriver à l’affaire du sang contaminé…, tout en mettant l’accent sur le soutien offert par Paris aux « terroristes » des Mohahedin- Khalq (MKO), impliqués dans les récents incidents en Iran, et surtout, sur le double-jeu de la France dans sa défense de l’accord nucléaire… Le rapport dénonce, en effet, la position « hypocrite » de la France sur ce dossier, et sa volonté de « lier » le JCPOA au programme balistique iranien… Enfin, le rapport revient sur les critiques à l’égard de la politique régionale de l’Iran, émanant de personnalités françaises parmi lesquelles le Président Emmanuel Macron (selon le rapport, Macron partageait, ces derniers mois, les positions du Président américain Donald Trump et celles du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, sur la question iranienne), et son MAE JYLD (le rapport rappelle les critiques adressées par JYLD devant le Council of Foreign Relations à New York, contre l’Iran qu’il accusait de déstabiliser par ses actions la Syrie, l’Irak et le Yémen). Le rapport est d’une extrême virulence à l’égard de la France. Il montre une perte de confiance d’une partie de la nomenclature iranienne à l’égard de l’équipe dirigeante française

Pressions américaines grandissantes

La France tient son rôle de puissance moyenne, engagée sur les dossiers du Moyen-Orient et de la sécurité internationale, en mesure de « parler à tout le monde », entendre Iraniens et Saoudiens, Russes et Américains, Turcs et Egyptiens… L’Iran, qui se prépare à perdre le deal nucléaire éventuellement, voit l’utilité de préserver ce contact porteur, mais ne manque pas d’exercer des pressions sur Paris avec l’espoir d’améliorer ses termes de négociations. Les Iraniens espèrent-ils éloigner Paris de Riyad ? Le Prince héritier saoudien Mohammad Ben Salman Ben Abdulaziz, qui a choisi de se rendre au début de sa tournée internationale à Londres (du Caire) puis à Washington, et qui attend toujours de fixer définitivement la date de sa visite tant attendue à Paris, prendra-t-il le risque, lui aussi, de mettre la pression sur Macron avec l’espoir de l’amener à renoncer à son ouverture progressive sur l’Iran ? La France sera-t-elle poussée à choisir entre ses relations iraniennes et saoudiennes ?

Pour le moment, et en attendant de s’être concerté avec Donald Trump, et en attendant surtout de connaître l’issue du bras de fer autour du JCPOA, le président français peut se contenter de maintenir le dialogue avec Téhéran, en continuant à miser sur Rouhani et le camp réformateur, comme il peut choisir de tempérer ses interventions directes sur les dossiers sensibles et peu rentables immédiatement (Liban, Irak, droits de l’homme). Sans se décourager, il suit et met à jour en permanence son dossier iranien, obtenant au passage, du Président Rouhani, de renouveler son engagement à ne pas violer l’accord nucléaire, ce qui n’est pas neutre dans le contexte actuel. Il attend aussi de constituer son dossier saoudien à l’occasion de la visite de MBS à Paris. Entretemps, la France continue à se manifester, au coup par coup, diplomatiquement, économiquement, culturellement, militairement, pour maintenir une présence sur laquelle elle rebondira éventuellement lorsque sera venu le temps des arrangements.