Conseil de Coopération du Golfe : l’union ne fait pas la force

Par Fadi Assaf.

C’est, historiquement, sous la menace et un peu sous la contrainte, que les pétromonarchies arabes du Golfe se lancent dans des projets de rapprochement, de regroupement, et maintenant d’union. Mais il y a un fait, l’épicentre de tout projet de coopération multilatérale entre ces Etats est et restera l’Arabie saoudite, le pays le plus grand, le plus peuplé, le plus riche et le plus puissant. C’est cette même entité, qui allait devenir l’Arabie saoudite d’aujourd’hui, qui a, historiquement, manifesté une tendance hégémonique à l’égard de ses voisins de la Péninsule arabique, y compris le Yémen. Cela ne s’oublie pas facilement.

La révolution islamique d’Iran, chiite et perse, avait provoqué la constitution du Conseil de Coopération arabe du Golfe, et c’est à la faveur des évolutions régionales menaçantes que les projets d’intégration ont été lancés au sein du CCG au cours des trente dernières années. Pourtant, les menaces, externes surtout mais aussi internes au groupement, ne sont pas toujours perçues de la même manière par tous les Etats membres, à un moment donné. Cela empêche une vision commune des priorités, et fragilise la coopération multilatérale.

Ainsi, les projets de coopération les plus stratégiques ou les plus urgents, ceux auxquels s’intéressent les Etats-Unis, doivent systématiquement découler d’une réaction collective prise « à chaud », avec les encouragements de Washington. Même ces deux conditions, l’urgence et l’intervention américaine directe, ne garantissent pas toujours le succès d’un projet collectif, aussi stratégique soit-il…

La susceptibilité que les Etats membres du CCG et leurs dirigeants peuvent avoir les uns à l’égard des autres retarde, bloque ou détourne les projets d’intégration au sein du conseil. Un exemple évident reste celui du « bouclier antimissile », défendu avec ténacité par l’allié américain, et qui placera in fine tout l’ensemble du CCG sous le parapluie américain, et qui est actuellement miné par la susceptibilité que certains Etats membres du conseil ont à l’égard du grand frère saoudien auquel revient le rôle central dans le système.

D’autres projets multilatéraux ont souffert de cette réalité, ou en souffrent encore aujourd’hui : « la compagnie aérienne du CCG », Gulf Air, est passée d’un projet collectif à une compagnie bahreïnie après le retrait des autres partenaires tentés par le prestige des compagnies nationales ; le « Bouclier de la Péninsule », la force militaire commune du CCG, ne cesse d’évoluer en dents de scie, et attend toujours une entente minimale entre les Etats membres pour réellement exister, au risque de se transformer, comme c’est le cas à Bahreïn actuellement, en une force d’intervention saoudienne, agrémentée de quelques unités émiraties et qataries ; la monnaie unique fait hésiter les EAU et surtout Oman, et risque de se limiter à une partie du marché du CCG ; des projets de sécurité, ceux notamment liés à la lutte contre le terrorisme, ont longtemps souffert des craintes exprimées par le Koweït notamment, qui redoutait la violation de sa souveraineté par l’Arabie saoudite ; c’est également le cas d’autres projets de défense, comme l’intégration des moyens de commandement et de contrôle.

Aujourd’hui, alors que la menace iranienne est à son paroxysme, d’un point de vue géopolitique avec toutes les évolutions favorables à l’Iran ces dernières années (y compris en Irak), culturel et religieux, qu’al-Qaëda poursuit son djihad violent contre les systèmes politiques établis, que les révolutions populaires frappent aux portes des palais (y compris à Bahreïn), etc., les chefs d’Etats du CCG s’invitent à une réunion, le 14 mai, en Arabie saoudite, pour discuter d’un projet d’union… Un pays, ou plus précisément un régime, celui de la minorité sunnite de Bahreïn, encerclé et menacé par une population majoritairement chiite, semble le plus tenté par une union avec l’Arabie saoudite, afin de diluer la menace chiite… Pour les Al Khalifa de Bahreïn, cela pourrait être présenté comme une question de vie ou de mort. Pour les autres monarchies, cette initiative saoudienne s’apparenterait plutôt à une tentative, sournoise, de conquête… Une sorte de revanche sur l’histoire coloniale qui a contraint le roi fondateur du royaume saoudien de s’arrêter aux frontières de ces protectorats britanniques…