Stabiliser le Liban: une stratégie française en trois actes


Dans l’affaire Hariri, le Président français Emmanuel Macron a su réagir dans l’urgence, imposant à l’Arabie Saoudite et à l’Iran de faire, ensemble, un pas en arrière, et d’épargner au Liban, pour le moment, un nouveau cycle de tensions et de violences. Le retour à Beyrouth, via Paris et l’Elysée, du Premier ministre (démissionnaire) Saad Rafic Hariri, est l’illustration d’une évidente dextérité diplomatique à la Présidence française. Les plus enthousiastes y verraient un succès diplomatique, mais un succès, trop fragile encore, et qui a besoin d’être consolidé.

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Macron multiplie les actions et les initiatives pour garantir la place qu’il pense être celle de la France au Moyen-Orient. Il gagne en visibilité, et la France en influence. Mais il n’est pas dit que le succès sera au rendez-vous, là où on le cherche et lorsqu’on le souhaite. Les exemples sont nombreux où le succès se fait attendre (comme pour la crise du Golfe où la France, tente sans vraiment oser, une médiation qui ne dit pas son nom) et où une demi-victoire tarde à se transformer en un succès durable (comme pour la crise de la Libye où Paris a pu réunir les deux principaux belligérants et inaugurer ainsi un très long processus de négociation sous l’égide de l’ONU). Mais, pour la France, le Liban c’est différent.

S’il s’agit bien d’un acte politique, mené dans l’urgence par des voies diplomatiques classiques ou non, l’affaire Hariri est en même temps une initiative présidentielle personnelle et une action française passionnelle. Le Liban, meurtri par le poids d’une géopolitique agressive, ne pouvait être abandonné à son sort, surtout pas par la France. Même ses anciens amis privilégiés, de la communauté chrétienne libanaise, ne lui tiennent plus rigueur d’avoir recalibré à leur détriment ses alliances libanaises pour accompagner l’évolution de ses intérêts régionaux. L’affaire Hariri, qui n’aurait pu se dérouler que dans le chaos de la nouvelle Arabie Saoudite qui se construit actuellement, nous permet d’affirmer sans détour que pour la majorité écrasante des Libanais, la France est un pays ami, fiable et dévoué. Pour une minorité de Libanais, l’image de la France reste incertaine, versatile, extrême. Pour cette minorité, dont le porte-parole est le Hezbollah qui a prêté allégeance au Velayat-e faqih, l’image de la France continuera d’évoluer au gré des intérêts iraniens. Aujourd’hui, et malgré l’ouverture française sur l’Iran, elle est, à l’évidence, instable.

Quelle stratégie ?

Le premier acte de cette intervention urgente de Paris se résume à sortir Saad Hariri de Riyad et à le ramener à Beyrouth. Macron et son Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian épargnent au PM démissionné une posture intenable de « second couteau » dans le dispositif anti-iranien du Prince héritier Mohammad Ben Salman Ben Abdulaziz (un peu à l’image du Président yéménite Abed Rabbo Mansour Hadi). Ils lui ont permis en même temps d’éviter l’exil politique en France, ou ailleurs, et de subir la tentation d’un silence imposé (un peu à l’image de ce qu’a dû se résigner à vivre sous Rafic Hariri un certain Michel Aoun). Surtout, ils l’ont ramené dans le jeu politique libanais et régional.

Le deuxième acte se déroulait en parallèle, et devait permettre de consolider le premier : convaincre les acteurs régionaux, et à travers eux leurs relais libanais, et les acteurs internationaux, notamment le Président américain Donald Trump, de la nécessité de préserver le statu quo institutionnel et les arrangements politiques qui ont permis l’arrivée de Michel Aoun à la Présidence de la république (la personnalité chrétienne la plus représentative), le retour de Saad Hariri à la tête du gouvernement (même s’il s’agit d’un gouvernement intérimaire en attendant les prochaines élections législatives qui devraient se tenir sur la base d’une nouvelle loi électorale), et le maintien de Nabih Berri (interface nuancée du Hezbollah) à la tête du Parlement.

Le troisième acte dont dépendra la stabilisation durable du Liban se jouera principalement sur la scène internationale. Macron, qui est attendu à Beyrouth au printemps 2018 dans le cadre de sa tournée régionale dédiée au dossier palestinien, s’engage à réunir le Groupe de soutien international au Liban et à organiser des conférences internationales pour aider le gouvernement libanais, financièrement, économiquement et militairement. Il a besoin de convaincre ses partenaires régionaux et internationaux, et il a besoin de trouver l’écho favorable indispensable auprès des Libanais toutes tendances confondues. Ainsi, pour réussir cette délicate entreprise, Macron a besoin d’engager les parties libanaises à renouveler leur respect des arrangements antérieurs, et à opter, unanimement, pour une véritable « politique de dissociation ». S’il est plus facile à obtenir un tel engagement du Président de la république et de son camp stricto sensu, il le sera moins avec le camp sunnite toujours très sensible aux causes transfrontalières (Syrie, Iran). Cela sera délicat à arracher au camp pro-iranien.

 

Paris – Téhéran – Riyad 

Dans l’immédiat, le Hezbollah et le camp qu’il représente sont favorables au maintien des arrangements en cours. Ils ne sont pas les derniers à réclamer le retour de Saad Hariri, version initiale… Ils pensent avoir remporté une victoire sur les Saoudiens en brisant l’élan de MBS et de son turbulent Ministre d’Etat pour le Golfe Thamer al-Sabhan en charge du dossier libanais (qu’il vit d’ailleurs comme un dossier saoudo-iranien…). Les Saoudiens, qui décident dans le contexte actuel, d’envoyer un Ambassadeur à Beyrouth après des mois de vacances à ce poste et alors qu’ils invitent leurs ressortissants à quitter le Liban et qu’ils mobilisent la Ligue arabe contre l’Iran et le Hezbollah (réunion du Caire du 19/11), semblent conscients, à leur tour, de la nécessité de repasser par la case départ avant de poursuivre la course.

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