Qatar – Rafale: Tamim Ben Hamad récolte les premiers fruits politiques de son investissement


Publié dans le numéro 51 de la LettreM.

L’Emir Tamim Ben Hamad Al Thani continue de se démarquer de ses voisins avec lesquels il est toujours en conflit ouvert : l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Emirats Arabes Unis et l’Egypte. Son émirat refuse toujours de lâcher les Frères musulmans, dont l’émir tient à honorer personnellement le très médiatique prédicateur en chef Youssef al-Qardawi comme ce fut le cas à l’occasion du mois du ramadan, comme il s’obstine à ne pas se soumettre aux conditions que lui impose le « quartet » pour que le blocus soit levé. Aux sommets arabe et du Conseil de Coopération du Golfe de Djeddah, où il était représenté par son Premier ministre cheikh Abdullah Ben Nasser Al Thani, le Qatar a tenu aussi à se distancier de ses voisins arabes en rejetant les conclusions des communiqués publiés car « incompatibles avec sa politique étrangère ».

Le Qatar, qui accueille une base militaire turque, et qui s’est rapproché de l’Iran, se retrouve en désaccord et en conflit frontal avec les pays du quartet au Yémen, en Libye, et maintenant au Soudan. Son Emir peut compter sur une équipe restreinte de proches collaborateurs, dont les très dynamiques et efficaces Ministres des Affaires étrangères et de la Défense cheikh Mohammad Ben Abdelrahman Al Thani et Khaled Al Attiyah, en plus de ses réserves financières et gazières bien évidemment, pour atténuer les effets du blocus de ses voisins et pour préserver et consolider même sa place sur la scène internationale. Le secteur de la défense fait partie des leviers qu’il ne cesse d’exploiter également dans le cadre de sa stratégie de désenclavement.

La livraison, le 5 juin, du premier escadron de Rafale achetés à la France était l’occasion pour TBH de mettre en avant son émirat et se mettre en scène lui-même aux côtés d’un partenaire international qui assume pleinement ses engagements à son égard : la France dont il est un principal client en matière d’armement pour lui avoir commandé, selon le Rapport au Parlement sur les exportations d’armement de la France 2019, pour €2,3738md d’armements en 2018 et pour un total de €11,0445md sur la période allant de 2009 à 2018.

TBH a présidé personnellement la cérémonie sur la base aérienne de Dukhan, aux côtés de son Ministre de la Défense Khaled Al Attiyah, du CEO de Dassault Aviation et Président du GIFAS Eric Trappier, de la France officielle représentée par l’Ambassadeur à Doha Franck Gellet, et d’un représentant de MBDA.

L’agence de presse officielle QNA, le Ministère qatari de la Défense, et les multiples relais médiatiques, ont surmédiatisé l’évènement, faisant la promotion (i) du système Rafale dont l’Ambassade de France affirme qu’il s’agit du « meilleur avion de combat du monde » dans un tweet en trois langues, (ii) de Dassault Aviation et de l’industrie aéronautique et de défense française à la veille du Salon du Bourget, et (iii) des relations stratégiques qui lient Doha et Paris après l’annonce en mars dernier d’un « dialogue stratégique » franco-qatari couvrant de nombreux domaines dont la défense, la sécurité, la santé, l’éducation, la culture, le sport, l’économie, l’investissement, la lutte contre le terrorisme.

Le Rafale, qui a maintenu ouvertes les portes de l’Elysée devant TBH qui s’y est rendu en juillet 2018 après avoir inspecté, accompagné de la Ministre des Armées Florence Parly, l’escadron de Rafale qataris sur la Base aérienne de Mont-de-Marsan, s’avère un excellent investissement politique, en plus d’être un excellent investissement stratégique et militaire. Pour TBH, cette stratégie ne se limite naturellement pas à la France ni aux Rafale, puisque c’est un des fondements mêmes de sa politique étrangère en direction de ses alliés et partenaires, y compris la Grande-Bretagne et l’Italie. Le cas le plus visible reste celui de la base militaire américaine d’al-Udeïd, une structure stratégique pour l’USCENTCOM et qui explique souvent la patience et la tolérance des dirigeants américains à l’égard des excès des dirigeants qataris.

Mais, avec la France, TBH ne peut que constater un certain embarras des autorités françaises en défendant leurs ventes d’armes à l’Arabie saoudite et aux EAU engagés dans le drame yéménite, un embarras qui aurait d’ailleurs poussé MBZ à ne pas médiatiser sa nouvelle commande de Gowind à Naval Group… Pourtant, officiellement, la France continue d’assumer son partenariat avec Riyad et, surtout, avec Abou Dhabi, y compris aussi ses ventes d’armes à ces deux pays clés de la zone. Mais, pour TBH, toute « victoire diplomatique » est aujourd’hui bonne à prendre, comme ce traitement de faveur qu’il sent la France lui réserver grâce au programme Rafale, alors que la coopération militaire entre Paris et l’axe saoudo-émirati suscite quelques interrogations à Paris…

Le 7 juin, la Maison Blanche annonçait que le Président Donald Trump accueillera l’Emir Tamim à Washington le 9 juillet pour discuter avec lui des développements régionaux, de la coopération en matière de sécurité, et de la lutte contre le terrorisme.

President Donald J. Trump will welcome His Highness Sheikh Tamim Bin Hamad Al-Thani, Amir of the State of Qatar to the White House on July 9, 2019. The visit will build on the longstanding partnership between the United States and Qatar and further strengthen our already substantial economic and security ties.  The two leaders are expected to discuss regional developments, bilateral security cooperation, and counterterrorism issues. [White House, June 7, 2009]

Cette invitation de TBH à la Maison Blanche, qui sera très certainement vendue comme une autre « victoire diplomatique » du Qatar, bien plus grande, et de loin, que celle emportée grâce au programme Rafale, est d’autant plus importante qu’elle tombe au moment où les deux plus proches alliés de l’administration Trump sur la zone, le Prince héritier d’Abou Dhabi cheikh Mohammad Ben Zayed Al Nahyan et le Prince héritier saoudien Mohammad Ben Salman Ben Abdulaziz attendent toujours d’être invités à nouveau à Washington. La guerre du Yémen et les affaires judiciaires qui touchent des collaborateurs de MBZ en plus de l’affaire Khashoggi qui reste vivace dans les milieux politiques et médiatiques américains rendraient encore plus embarrassantes les visites hypothétiques de MBZ et de MBS à la Maison Blanche dans le contexte actuel. TBH ne boudera pas son plaisir le 9 juillet lorsqu’il sera accueilli à la Maison Blanche, même s’il est conscient de la place centrale qui est désormais celle de MBZ dans la stratégie régionale de Washington, et celle du système saoudien qui reste inchangée pratiquement.